Elle avait claqué la porte. Une fois de plus. Après quelques semaines, elle retrouva la sérénité et l'envie de vivre. Intensément. Elle s'acheta un carnet de voyage et nota en première page, tous les lieux où elle se rendrait en villégiature. L'Italie, le Portugal, la Grèce, l’Éthiopie, New York, Milan pour la Scala et Venise pour la Fenice.

Dix mois plus tard, elle partait en vacances pour une destination qu'elle n'avait pas notée.
Le Languedoc.  Elle avait fait deux réservations. Une chambre dans un hôtel de l'agglomération montpelliéraine. Une autre dans un hôtel au cœur de la cité grande cité occitane.

La première semaine, elle visita les villages et sites conseillés dans le guide touristique. Elle fut émerveillée de tant de beautés, dont les couchers de soleil sur la Camargue.

La deuxième semaine fut consacrée à Montpellier.
Elle commença par l’Écusson. Guide en main, elle découvrit la Place de la Comédie sous un soleil de plomb. Elle la quitta rapidement et s'engagea dans les ruelles avoisinantes, décidée à suivre l'itinéraire des  coquilles saint jacques de cuivre, encastrées entre les pavés polis. La foule était dense. Elle s'écarta un instant de sa route. Elle  tomba en arrêt devant une porte cochère, calée sous un arc roman. Elle eut l'impression d'être épiée. Mais elle avait beau regarder autour d'elle, elle ne remarqua aucun présence.
Elle reprit son itinéraire initial : lo camin Romieu. Au fil des heures, la sensation étrange ne faiblissait pas, que du contraire.

Vers treize heures, elle s'arrêta à une terrasse pour déguster une salade. Lorsqu'elle ouvrit son sac, elle découvrit une feuille pliée en quatre :
- Je vous ai vue.
Elle regarda autour d'elle, haussa les épaules, déchira la missive et déposa les morceaux sous le set de table.
Elle continua sa promenade. Parfois, elle  changeait brusquement de direction. Elle jetait alors un coup d’œil rapide vers les fenêtres ou les vitrines. Elle ne détecta rien de particulier mais abrégea sa première sortie. Dans sa chambre, elle déposa son sac, enleva ses chaussures et s'allongea sur le lit.
Elle frissonna, se leva, fouilla dans son sac et retrouva la missive dont les morceaux avaient été soigneusement recollés avec du ruban adhésif invisible. Ses mains tremblaient. Elle ne savait que faire. Ignorer ? Prendre en considération ? Informer… Qui ? Et, la croirait-on pour un événement si ténu ?
En soirée, elle se fit conseiller un restaurant à proximité de l'hôtel. Elle picora dans son plat, mais apprécia son dessert.

Elle regarda distraitement la télé puis zappa jusqu'à ce qu'elle tombât sur les informations locales. Aucun événement insolite n'était signalé. Elle prit quelques granules homéopathiques. Elle vérifia la fermeture des fenêtres et s'endormit, bercée par le ronronnement du climatiseur.  

A son réveil, elle inspecta la chambre et son sac. Rien d'anormal. Elle prit son petit déjeuner. Elle découvrit une feuille pliée en quatre sous sa tasse.
- J'espère vous revoir.
Rageusement, elle déchira la missive, déposa les confetti dans un ravier et versa une rasade de café par dessus.

Pour cette journée, elle avait décidé de partit à la découverte des trompe- l’œil. De rues en ruelles et d'impasses en placettes, elle marchait le nez en l'air ! Il n'en restait plus qu'une à trouver - selon la liste de l'Office du Tourisme. Mais elle avait les pieds en feu et la gorge comme du buvard.
Elle rechercha une terrasse ombragée, s'affala sur la chaise et ferma les yeux.
Une main frôla son épaule :
- Madame, vous sentez-vous bien ? Désirez-vous un verre d'eau ?
Elle rassura la serveuse, et lui demanda un jus de fruit. A son retour, elle engagea la conversation  tout en s'étonnant de sa hardiesse. Elle lui fit part de son dépit à ne pas avoir trouvé le dernier trompe-l’œil.
- Avez-vous vu celui-ci, dit la serveuse en pointant le doigt vers le mur d'en face.
Il était là. Illusion parfaite. Elle ouvrit son sac pour régler la note et vit une enveloppe beige.
- Vous ne me tromperez pas !
L'inquiétude succéda à l'agacement. Elle demanda à la serveuse si elle avait vu une personne rôder près de sa table. La réponse fut négative.

Elle n'allait tout de même pas écourter ses journées ou ses vacances pour un « cinglé », ni se rendre dans un commissariat pour déposer une plainte. Elle entendait déjà une voix rigolarde lui dire :
«  Comment ? Quelques mots anodins, une plaisanterie d'un touriste taquin... »
Elle termina sa journée dans un salle de cinéma, peu lui importait le film. Elle avait la tête ailleurs.

Sa nuit fut mauvaise malgré toutes les précautions. Les questions et les hypothèses dansaient une folle sarabande.

Le lendemain, elle étudia soigneusement son parcours. Elle repasserait devant la porte cochère à l'arc roman, histoire de conjurer le mauvais sort. Grand mal lui en prit. A peine arrivée devant cette maudite porte, elle se tordit la cheville. Elle partit en claudiquant à la recherche d'une pharmacie. Elle montra sa cheville tuméfiée. Le pharmacien la pria de s'asseoir et lui fit un bandage. Il lui recommanda de ne pas forcer. Elle obéirait, tant pis pour cette journée perdue. Elle ouvrit son sac d'une main tremblante. Elle s'empara de son porte-feuille et blêmit quand elle vit le feuillet glissé à l'intérieur.
- Vous ne m'échapperez pas.
Elle perdit connaissance. Elle se réveilla, non pas dans sa chambre d'hôtel, mais dans une chambre d'hôpital. Elle passa les examens réglementaires.
- Rassurants. Un peu de fatigue et la chaleur, déclara le médecin.
Elle hésita un instant.
- Oui ?
- Non, rien…

De retour à l'hôtel, elle s'excusa et expliqua les raisons de son absence. Elle parla des lettres.
- Quelqu'un semble vous en vouloir, ce n'est pas seulement une plaisanterie…
Elle ne voulait pas se laisser abattre. Elle reprit ses balades. Le Jardin des Plantes, les plus beaux vestiges médiévaux  dont la plus ancienne maison à colombages mais aussi, la coquille de l'Hôtel de Sarret, la Tour des Pins, la Tour de la Babotte, l'Hôtel de Cambacérès. Elle avait l'audace de pousser des portes et de s'aventurer dans les cours intérieures. Elle respirait.

Dans son sac, son téléphone portable bipa. Un texto.
- Ce n'est qu'un début.
De la poche intérieure, un carton dépassait :
- Je vous suivrai partout.

Prise de panique, elle se mit à courir. Les gens se retournaient sur son passage. Elle arriva essoufflée à l'hôtel. Elle appela au secours, demanda sa note, expliqua dans un discours décousu le harcèlement dont elle était victime. Elle jeta les lettres en vrac et chercha le texto. Elle demanda qu'on l'accompagnât au commissariat le plus proche.
Dans le taxi, son portable se mit à couiner sur un rythme endiablé. La violence des messages s'accentuait.

Une enquête fut ouverte. Elle serait informée.

Elle quitta le Languedoc pour son pays. Sa vie devint un cauchemar. Missives sans empreintes. Téléphone non traçable. Le harcèlement continuait sans relâche. Aucune piste. Aucun résultat. Peine perdue. Peur au ventre. Pour combien de temps ?

La nouvelle tomba un soir d'hiver.
On avait retrouvé le corps de son ex-mari au bord de la rivière.
Suicide ou meurtre ? On ne le savait pas encore avec certitude, mais des éléments troublants...
Chez lui, on trouva un carnet au contenu édifiant. L'organisation de sa surveillance dès son départ du domicile conjugal, les compte-rendus journaliers, des photos, la liste des sorties et des rencontres, Montpellier, les coordonnées des  complices….


Elle soupira. Une porte se fermait enfin. Elle se sentit libre.  La vie reprenait son cours.
Elle ouvrit son carnet de voyage et, les yeux fermés, pointa une destination…