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Nous partîmes à vingt; la troupe était balourde,
Nous n'étions plus que dix en franchissant la lourde,
A nous voir hésiter, nos grands seaux à la main
Les plus terrorisés m'ont crié “A demain!”
J'en pousse les deux tiers, c'est fastoche on est dix,
parmi eux Marcellin, Joseph et puis Candice;
Le reste, dont le nombre fondait à toute heure,
Brûlant de se tirer, montre son postérieur,
Se couche dans la bouse, ou sous quelque ballot
Me laissant seul debout comme un con, les salauds!
Par mon commandement plus aucun d'eux ne bouge,
on ne respire plus... c'est un truc de peau-rouge.
Cette obscure clarté qui tombe des borgnottes*
me cache l'ennemi et ça fout les chocottes.
Ça piétine devant, c'est l'ennui du bétail
Les vaches et leurs veaux avancent au portail.
On les laisse passer ; qu'aurait-on fait de mieux:
Leurs cornes sont pointues et je suis chatouilleux.
Notre profond silence est juste perturbé,
par un pet de Matthieu, une odeur à gerber ;
Les ruminants surpris agitaient leurs clarines,
on a posé nos seaux pour boucher nos narines.
Nous nous levons alors, au bord de l'asphyxie
A part le gros Matthieu honteux qui reste assis.
Les nôtres, empuantis, cherchent un air meilleur
traitant de tous les noms l'impudent mitrailleur.
L'épouvante les prend à demi suffoqués
Avant que de combattre ils ont déjà craqué.
Ils couraient à la traite, et battent en retraite ;
Les gaz suffocants, toxiques nous arrêtent,
Et nos yeux larmoyants voient s'enfuir nos bestioles,
Quand notre pétomane en rajoute et rigole.
La honte de mourir sans avoir trait nos vaches
Nous pousse dans la rue, furieux mais bravaches.
Contre nous de pied ferme alors elles font face
Les nerveuses devant, derrière les feignasses.
Qui de son botte-cul et qui du tabouret
Matraque les cornues à la tête, aux jarrets.
Ô combien d'actions, combien d'exploits célèbres
Sont restés superflus de ce combat funèbre
Où chacun, seul témoin des grands coups qu'il portait,
Comprenait maintenant que la traite avortait.
Les pis étaient ventrus, les mamelles gonflées
On allait en rentrant se prendre une muflée
Mais voilà il faudrait bien qu'un jour on les traie
que Matthieu et ses vents se fassent plus discrets.
Cette histoire a vécu, l'Europe nous épie
et notre voie lactée roule de mal en pis.


* borgnotte: lucarne, petite fenêtre