C’est sur ce banc de parc que cette histoire a commencé.

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Deux hommes y sont assis.


-          Êtes-vous superstitieux?, demande l’homme aux yeux rougis.
-          Je ne vous connais pas, répond l’autre.
-          Je m’appelle Claude. Êtes-vous superstitieux?, redemande-t-il.
-          Pourquoi me parlez-vous?
-          Parce que vous êtes là et que je suis là.
-          Ce n’est pas une raison.
-          Pourquoi faudrait-il une raison?
-          Je ne sais pas.
-          Alors êtes-vous superstitieux?
-          Pourquoi me demandez-vous cela?
-          Pour engager la conversation, pour briser la solitude.
-          Qui vous dit que je vis dans la solitude?
-          Ce n’est pas ce que j’ai dit. Vivez-vous dans la solitude?
-          Je ne suis pas superstitieux.
-          Et vivez-vous dans la solitude?
-          C’est possible. Et vous, êtes-vous superstitieux?, demande l’autre.
-          Je ne sais pas.
-          Pourquoi poser la question si vous ne savez même pas?
-          Parce que
-          Ce n’est pas une réponse.
-          Vous savez ce qui s’est passé hier?
-          Non, je ne sais pas.
-          Si vous ne savez pas, c’est que vous vivez vraiment dans la solitude.
-          Vous commencez à m’énerver avec ma solitude.
-          Désolé, je ne veux pas vous énerver.
-          Qu’est-ce qui s’est passé hier?
-          Les attaques au Bataclan, dans les restaurants, comme chez Charlie Hebdo.
-          Comme chez Charlie Hebdo?
-          Oui, comme chez Charlie Hebdo, mais en plus gros, avec plus de morts et plus de sang.
-          Non vraiment, je ne savais pas.
-          Le Président a dit que c’était une déclaration de guerre.
-          Ah! Les présidents et leurs grands mots.
-          Et leurs grands chevaux.
-          Oui, leurs grands chevaux… Mais pourquoi me demandez-vous si je suis superstitieux?
-          Parce que c’est arrivé un vendredi 13.
-          Ah bon!
-          Ma petite-fille y était, dit Claude.
-          Où ça?
-          Au Bataclan.
-          Est-elle blessée?
-          Définitivement morte.
-          Ah bon! Mais pourquoi vous me dites tout cela?
-          À qui voulez-vous que je le dise?
-          À vos amis, à votre famille.
-          Je n’ai pas d’amis, je n’ai plus de famille.
-          Ah bon!
-          Cessez de dire « Ah bon! ».
-          Vous aussi, vous vivez dans la solitude?
-          C’est possible.
-          Quel âge elle avait votre petite-fille?
-          21 ans.
-          C’est tout jeune.
-          C’est tout bête surtout de mourir à 21 ans.
-          Peut-être.
-          Comment ça « Peut-être » ?, réplique Claude.
-          La mort est toujours bête. La violence aussi.
-          La solitude aussi, ça peut être bête.
-          Ah bon.
-          Encore vos « Ah bon! ». Avez-vous soif?
-          Pourquoi vous me demandez ça?
-          Pour vous inviter à boire.
-          Pourquoi?
-          Pour que je sois un peu moins seul. Pour que vous soyez un peu moins seul. Pour que le monde soit un peu moins bête.