L’heure du thé

 

Intrigué, le jeune homme tournait autour de l’étrange composition à l’abri dans une étagère transparente. Sur un tapis de mousse artificielle était posé un service à thé des plus kitsch : une théière en forme de maison au toit de chaume et six tasses assorties sur lesquelles avaient été posés de petits couvercles figurant une toiture. Il sursauta d’un air coupable en entendant un rire cristallin dans son dos :

— Intrigué ?

— Il faut dire que ce n’est pas euh… banal.

— Très kitsch, n’est-ce pas ?

— Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, se défendit-il.

— Ne t’en fais pas, j’ai l’habitude. J’ai ce service à thé depuis que je suis toute petite, et j’y tiens beaucoup. Il ne me rappelle que de bons souvenirs.

— C’est le plus important, alors.

Le sourire qui illumina le visage de son hôtesse réchauffa inexplicablement le cœur du jeune homme. Tombé en panne de moto quelques kilomètres plus loin, dans une région où visiblement il n’y avait aucun réseau, il avait poussé sa machine sur la route alors que la nuit tombait, jusqu’à ce qu’il voit une lanterne se balancer sur le porche d’une maison isolée. Peu désireux de passer la nuit en forêt, il avait décidé de sonner à la porte. Une frêle jeune femme lui avait ouvert, l’invitant à mettre sa moto à l’abri dans la grange et à le rejoindre à l’intérieur. Peu habitué à une confiance aussi spontanée, il avait obtempéré. Son étonnement avait grandi en constatant qu’elle vivait seule au milieu de nulle part. Lorsqu’il avait évoqué à mots couverts les dangers encourus, elle avait simplement ri, puis lui avait proposé de l’aider à préparer le repas.

De fait, il avait passé une merveilleuse soirée, à parler de tout et de rien, à rire et à s’amuser. À présent, allongé sur le lit de la chambre d’amis, il réalisait qu’il lui avait tout dit de lui alors qu’il ne savait rien d’elle. Curieusement, cela ne le dérangeait pas, lui d’ordinaire si secret sur son douloureux passé. Pour la première fois depuis très longtemps, il se sentait en paix avec lui-même. Il ne cherchait même pas à comprendre ce lancinant besoin de revoir l’étrange service à thé. Avant de réaliser ce qu’il faisait, il était agenouillé devant la vitrine.

 

Et il voyait…

 

Il voyait que la mousse artificielle avait fait place à de la vraie mousse. Que la vitrine était devenue une forêt, la théière et les tasses des maisons, d’où sortaient de malicieux petits gnomes. Une odeur de pain qui cuisait flottait dans l’air, accompagné des arômes d’un délicieux ragoût. Des enfants jouaient à cache-cache entre les buissons, des papillons voletaient de-ci, de-là, de minuscules chatons galopaient entre les jambes de tout le monde, tandis que des licornes multicolores se promenaient dans le sous-bois.

Fasciné, il n’entendit pas la porte du salon s’ouvrir et tressaillit lorsque le rire cristallin s’éleva à nouveau :

— On dirait que mon service à thé t’hypnotise.

— Ce n’est pas juste un service à thé, répondit-il en se retournant, c’est…

Sa voix mourut sur ses lèvres quand il vit les ailes irisées qui battaient doucement dans le dos de son hôtesse.

— Mais tu le sais, n’est-ce pas ? ajouta-t-il doucement.

Pour toute réponse, elle lui tendit la main, une main qu’il prit sans se poser de questions.

 

Il ne jeta pas un regard en arrière lorsqu’ils franchirent le voile qui les séparait de Faërie…

Illustration défi 393 du samedi 5 mars 2016