Le vent de l’oubli

 

Le loup entra en trottinant par la porte à moitié arrachée de ses gonds. C’était un jeune animal, fureteur et joueur, qui aimait partir en exploration seul sur le territoire de la meute. Cela lui valait régulièrement des remontrances de la part de l’Alpha, il promettait toujours de ne plus recommencer, mais sa curiosité finissait toujours par reprendre le dessus, et il reprenait ses investigations. Au fil du temps, les réprimandes du couple dominant s’étaient adoucies pour devenir des gronderies de pure forme. Personne ne pouvait en vouloir au jeune loup, si gentil et si plein de joie de vivre. La meute avait appris à composer avec l’éternel louveteau qu’il promettait de devenir.

La langue pendant hors de sa gueule, le loup parcourait les pièces que les vents avaient emplies de sable. Ce n’était pas la première fois qu’il venait dans cet étrange endroit depuis lequel on ne voyait pas le ciel. Il ne savait pas pourquoi il le fascinait tellement, mais il ne pouvait s’empêcher de s’y intéresser. Quelle espèce animale pouvait être heureuse d’être ainsi enfermée dans cette drôle de tanière qui, il le voyait bien, constituait un piège mortel en cas d’attaque, car elle était dépourvue de tout moyen de fuite ? Il avait une fois essayé d’entrer par une autre ouverture située un peu plus haut que le sol, mais il s’était cruellement blessé lorsque celle-ci l’avait mordue de ses dents coupantes. Le jeune loup n’avait pas compris comment cela était possible, surtout que la trouée à travers laquelle il avait voulu sauter, en plus de ne lui avoir envoyé aucun message de menace, était restée parfaitement immobile après qu’il fut retombé sur le sol en glapissant de douleur.

Depuis, il n’entrait plus que par le plus grand des orifices pour vagabonder dans ce drôle de terrier. Les légendes de la meute disaient qu’autrefois, cet endroit avait été habité par une espèce aujourd’hui disparue, une espèce qui portait le nom d’« hommes ». Le loup eut un frisson de frayeur à l’évocation de ce nom diabolique. Les légendes disaient que ces « hommes » étaient les membres d’une espèce cruelle, qui détruisaient tout, la terre, l’air, le sol, les autres espèces animales… Une espèce qui ne respectait rien, pas même ses propres membres, puisqu’entre eux ils se tuaient et se torturaient pour des raisons que le loup ne parvenait pas à comprendre tant elles étaient éloignées de ses conceptions de la vie.

 

Jusqu’au jour où la Terre s’était mise en colère. Les légendes disaient qu’elle avait déclenché des catastrophes naturelles en série, qu’elle avait pris possession de l’esprit des animaux les plus dangereux comme de celui des plus inoffensifs, et que l’enfer s’était déchaîné autour des « hommes ». En quelques mois à peine, leur espèce avait complètement disparu de la surface de la planète.

Et la Terre avait commencé à guérir, lentement, effaçant inexorablement la trace de ceux qui l’avaient tant violée et blessée. Les « hommes » étaient peu à peu devenus une légende horrifique dans le règne animal, et même cette légende avait tendance à s’évanouir dans le néant de l’oubli au fur et à mesure que les dernières traces de leur bref, mais dévastateur passage sur Terre disparaissaient.

 

Le jeune loup quitta la maison en ruines en bondissant gaiement. Il était certes un explorateur impénitent, mais lorsque retentissait le chant appelant à la chasse, plus rien d’autre ne comptait que la joie de courir avec la meute.

 

Il ne se retourna pas lorsque le vent se mit à tourbillonner et qu’une nouvelle couche de sable enfouit encore un peu plus l’un des derniers vestiges des « hommes ».

Défi 390 du samedi 13 février 2016