Le temps de la renaissance

 

Si j’avais été autre chose qu’un livre, on aurait pu dire que ce jour-là je m’éveillais en sursaut, mais n’étant qu’un livre, je ne peux que dire que, sans savoir pourquoi, je sus que ce jour-là serait différent des autres. Comme un frémissement dans l’air, ou plutôt sous terre, puisque j’étais toujours enterré et protégé par le charme de la dernière magicienne à m’avoir tenu entre ses mains. Le sortilège s’était subtilement modifié autour de moi et je le sentais appeler. Appeler qui, ça, par contre, je n’en avais pas la moindre idée...

 

Là-haut, en surface, un jeune couple explorait la demeure qu’il venait d’acheter. Une demeure ancienne, avec bien des réparations à faire, mais qui les avait conquis dès le premier regard. Ils avaient déjà exploré le rez-de-chaussée et l’étage, constatant que, moyennant un peu de camping, la maison était habitable de suite, et définissant un ordre dans les travaux. Ils admirèrent longuement la spacieuse chambre de maître, s’extasièrent devant la cuisine et son immense cheminée, puis, comme attirés par un aimant, descendirent dans la cave fraîche. Ils ne parlaient plus. Sans s’en rendre compte, ils avançaient tous les deux dans la même direction, sans prêter attention à ce qu’ils voyaient, vers la plus profonde des caves. Sans un mot, ils se mirent à creuser. Ni l’un ni l’autre ne se rappelaient avoir pris une pelle, et pourtant, tour à tour, ils enfonçaient leur outil dans le sol étrangement meuble. Le charme de la magicienne glissait autour d’eux, complice et protecteur.

 

Non, je ne rêvais pas, c’était bien des coups de pelle qui retentissaient au-dessus de moi. Par réflexe, je me concentrais sur le sortilège de protection, et je m’aperçus qu’il se modifiait peu à peu. Dans un premier temps, il s’attacha à rendre la terre plus facile à creuser, puis il me protégea du coup de pelle qui faillit me couper en deux. Enfin, pour la première fois depuis des siècles, j’entendis des voix humaines, et des mains me saisirent pour me sortir de ma cache de terre.

— Ça alors ! s’exclama une voix masculine, un livre ?!

— Mais comment peut-il être en aussi bon état alors qu’il était dans la terre ?

— Il a l’air très ancien...

— Il est très beau... On le remonte pour mieux le voir ?

— Dis, tu n’as pas une drôle d’impression ?

— Comment ça ?

— Comme si on n’était pas seul ici.

— Si... Mais c’est une présence rassurante, complice.

— Comme si on nous disait merci ?

— Oui, comme si on nous disait merci... Merci de l’avoir trouvé.

— Nous en prendrons bien soin, c’est promis. 

Ni l’un ni l’autre ne semblaient trouver la situation étrange, comme s’ils trouvaient tous les jours des livres anciens parfaitement préservés enterrés dans une cave. En tout cas je me sentais bien avec eux. Ils dégageaient la même aura que ceux qui m’avaient confié leurs secrets au cours des temps.

 

Nos ennemis avaient échoué. La lignée de ceux qui savaient avait survécu, et aujourd’hui, j’étais à nouveau entre leurs mains.

 

Ils s’installèrent dans la chambre, côte à côte sur le vieux lit à baldaquin et commencèrent à me feuilleter. Le fait de n’avoir aucune difficulté pour lire ce qui était écrit sur mes pages ne les surprit pas, trop occupés qu’ils étaient à s’extasier sur ce qu’ils découvraient. Les heures passaient sans qu’ils s’en aperçoivent. Ils ne remarquèrent pas non plus que la magie dissimulée dans les pages, les ayant reconnus comme dignes héritiers de ceux qui les avaient noircies au fil du temps, les imprégnait peu à peu et leur rendait ce savoir perdu depuis si longtemps.

 

Lorsqu’ils atteignirent la dernière page, bien longtemps après la tombée de la nuit, ce fut comme si le fantôme de la jeune fille qui avait sacrifié sa vie pour moi sortait des pages pour leur parler directement et leur expliquer que maintenant, c’était à eux de prendre la suite et de continuer l’œuvre pour laquelle j’avais été créé.

 

— Tant de savoirs..., soupira-t-elle en caressant tendrement ma couverture.

— Oui, approuva-t-il, des potions, des sortilèges... C’est fascinant...

— Comment allons-nous faire ? Je veux dire... Pour continuer le livre.

— Nous trouverons. Il nous aidera. 

 

Oui, j’allais les aider, et bientôt, d’autres les rejoindraient, et recommenceraient à écrire sur mes pages encore vierges, et à nouveau les connaissances s’accumuleraient, pour le plus grand bien de qui en auraient besoin.

 

Le temps de la renaissance était arrivé...

Le début de l'histoire est ici

Défi 387 du samedi 23 janvier 2016