Le temps court vite...

Parfaitement immobile, Damon détaillait Stella, qui jouait avec un bibelot d’inspiration indienne, un éléphant blanc porteur d’une nacelle de cérémonie rouge destinée à recevoir un maharadjah. Un sourire ironique étirait les lèvres de la jeune femme tandis qu’il reliait enfin entre elles les informations qu’il avait inconsciemment engrangées. Le chalet isolé. Son indifférence face à la violence de l’orage. Ses yeux d’un vert aussi profond et aussi changeant que les verts de la forêt. Et surtout, la confiance que lui avaient instantanément prodiguée les mésanges.

— Tu es une Sylve[1], murmura-t-il.

— Tu y auras mis le temps, Ta Majesté.

— Qu’est-ce que tu fais ici ?

— Tu demandes à une Sylve ce qu’elle fait près d’une forêt ? Ma parole, tu as perdu ton cerveau en même temps que ton rang ?

Le prince déchu crispa les mâchoires, mais il n’avait pas le droit de se laisser emporter par sa colère. Visiblement, vu l’éclat malicieux dans son regard, elle le savait aussi bien que lui… Il prit une grande inspiration avant de poursuivre d’une voix presque calme.

— Je ne te demande pas ce que tu fais près d’une forêt, mais pas quel extraordinaire hasard nos routes se sont croisées. Parce que tu vois, j’ai un peu de mal à croire que cette rencontre ne soit qu’une coïncidence.

— Que tu le croies ou non, c’en est quand même en partie une. Aussi terrible qu’il ait été, l’orage qui t’a amené ici était tout ce qu’il y a de plus naturel. Quant à moi…

Stella s’interrompit un instant, apparemment très amusée par son air furibond.

— Moi, je ne suis qu’une des chances de rédemption qui ont été mises sur ton chemin, Ta Majesté, reprit-elle en reposant le délicat bibelot. Tu aurais aussi bien pu passer par ici et ne pas me rencontrer.

— Une des… qu’est-ce que ça signifie ?

— Que malgré tes fautes, il a été décidé de t’accorder de l’aide pour te permettre de te racheter. Après tout, tu n’as pas nié, et tu as accepté ta punition. À toi de décider si tu souhaites ou non accepter cette aide. Si tu veux tout savoir, tu as déjà croisé un certain nombre de tes chances de pardon, mais tu n’as su en voir aucune.

— Pourquoi ne se sont-elles pas manifestées ?

— Parce que ça ne marche pas comme ça, Ta Majesté.

— Arrête de m’appeler comme ça !

— Mais c’est qu’il mordrait, l’animal !

Damon dut faire un énorme effort sur lui-même pour garder son calme. Il était parfaitement conscient que la Sylve le provoquait délibérément, probablement dans le but de savoir s’il était capable de garder son calme en toutes circonstances.

— Si ça ne marche pas comme ça, comme tu dis, pourquoi t’es-tu manifestée, toi ?

— Le temps court vite, Ta Majesté. L’été est presque fini, et pour l’instant, tu ne prends pas le chemin de retrouver ta place de prince héritier. Alors j’ai décidé de bousculer un peu les règles.

Elle s’approcha de lui et il sentit ses lèvres effleurer les siennes tandis qu’elle se dressait sur la pointe des pieds pour murmurer quelques mots qui glacèrent le jeune homme.

— Mais peut-être ne suis-je pas le meilleur choix parmi tous ceux qui s’offraient à toi, Ta Majesté…

 

Fairywen/Ysaline



[1] Sylve : fée des bois et des forêts.