Ce matin-là, Lord était dans tous ses états. Comme s’il avait passé la nuit sur un nid de frelons. Lui, d’habitude si pondéré, avait même failli me renverser une tasse de thé sur les genoux.

Lord m’avait convoqué – oui, c’était bien le mot, convoqué. Son ton comminatoire, la veille au téléphone, résonnait encore dans ma tête comme un ordre et non une invitation — Lord m’avait convoqué, disais-je, à la première heure. Sans faute ! Je sonnai chez lui à huit heures précises. Il me reçut échevelé, la chemise débraillée, les yeux divaguant en tous sens. C’était la première fois que je le voyais dans cet état. Il me fit entrer rapidement, non sans avoir jeté un regard inquiet dans la rue où seule une paisible vieille dame promenait son chien.

— On ne t’a pas suivi ?

Je haussai les épaules. Pourquoi diable m’aurait-on suivi ? Alors qu’il s’affairait dans la cuisine à préparer cette fameuse tasse de thé, je m’installai sur le sofa – mon fauteuil habituel étant hélas encombré de mystérieux documents jetés en vrac, d’une grosse loupe et d’un pied-de-biche.

Lord revint de la cuisine, trébucha, rattrapa de justesse la tasse de thé et me demanda de m’asseoir. C’était déjà fait. Il regardait sans cesse la pendule sur la cheminée. Plus le temps passait, et plus il faisait montre d’agitation. Je bus mon thé à petites gorgées en attendant une accalmie. Au bout de cinq interminables minutes, je lui demandai enfin les raisons de tout ce cirque.

— J’attends un colis.

— Tu attends un colis. Soit. Et alors ?

Lord se laissa tomber à côté de moi, croisa les jambes, les décroisa, renifla, s’éclaircit la voix, agita les mains devant son visage comme si les mots qui se bousculaient dans sa gorge avaient décidé de se précipiter tous en même temps vers la sortie.

— Oui ?

— J’attends…

— Un colis. Je sais, tu me l’as déjà dit. Je te signale qu’il est à peine neuf heures du matin et qu’aujourd’hui, c’est dimanche. Je doute que le facteur travaille le jour du Seigneur. Et tu m’as tiré du lit à sept heures, un dimanche, pour m’interpréter je ne sais quelle danse de saint Guy. J’attends des explications !

Lord prit une profonde inspiration.

— En fait, il ne s’agit pas d’un colis postal. C’est… disons… un arrivage clandestin. Par une société privée et confidentielle, si tu vois ce que je veux dire.

— Non. Pas vraiment.

Lord attrapa un des documents qui trainaient sur mon fauteuil habituel. Un cahier assez épais et jaunâtre dont les pages avaient été cornées jusqu’à l’épuisement. Il l’ouvrit. Les pages étaient couvertes d’une écriture cursive, serrée et nerveuse, illustrées çà et là de croquis à l’encre sépia. On discernait des plans, des schémas couverts de chiffres et de flèches et en page centrale une amphore de forme étrange. Le doigt nerveux de Lord se pointa sur le dessin. Je remarquais l’ongle en deuil. Décidément, cela n’allait pas bien chez mon ami ce matin-là.

— Regarde cette…

On frappa à la porte d’entrée. Cinq coups secs façon Gestapo. Lord bondit.

— Les voilà !

Quelques secondes plus tard, deux armoires à glace vêtues de noir pénétrèrent dans le salon. Leur mine peu engageante dénotait un total manque d’humour. Ils charriaient une imposante caisse de sapin marquée d’une série d’inscriptions en arabe. Lord leur demanda de poser la caisse près de la cheminée. Le plus grand des hommes sortit un document de sa poche sans dire un mot. Lord signa et les deux lascars prirent congé sans cérémonie. Je lançai un au-revoir ironique qui ne fit rire que moi. Pendant ce temps, Lord déclouait la caisse avec le pied-de biche.

— Viens voir. Tu vas comprendre, dit-il dans un jaillissement de paille.

De plus en plus intrigué, je m’approchai. Dans la caisse, une grosse jarre émaillée luisait doucement. De la même forme étrange que le dessin du cahier. Le col était obturé par un bouchon de cire noire. Des symboles chaldéens couraient en spirale autour du ventre de l’objet. Lord le souleva doucement et le déposa sur la table non sans prendre la précaution de le bloquer avec deux gros livres ; pour l’empêcher de rouler.

Je m’impatientai.

— Mais à la fin, vas-tu m’expliquer ?

Lord m’imposa le silence en posant son index sur ses lèvres. Il chuchota :

— Te rappelles-tu le voyage que j’ai fait à Noël dernier au Proche Orient.

— Oui, bien sûr. Tu es allé rejoindre des amis à Tel Aviv, mais…

— Je ne suis pas resté en Israël.

— Ah !

— Je me suis rendu en Syrie, dans la région de Palmyre, plus exactement. Oui, je sais, par les temps qui courent, ce n’est guère prudent, mais écoute. Tu connais ma fascination pour les anciennes légendes. Or, il se trouve qu’à l’automne dernier, j’ai découvert tout à fait par hasard, ce vieux manuscrit dans les affaires de cet oncle qui venait de décéder, souviens-toi.

L’affaire prenait un tour inattendu. Je m’approchai du bar et j’attrapai la bouteille de scotch et servit deux verres. Il était tôt mais une fois n’est pas coutume. Je bus l’alcool cul sec et attendis la suite du récit tout en inspectant avec attention la jarre sous ses moindres détails.

Lord délaissa le verre que j’avais posé près de lui.

— As-tu entendu parler de la pile électrique de Bagdad ? Dans les années 1930, un archéologue autrichien du nom de Wilhelm König a découvert une poterie assez étrange. Une vieille chose qui daterait de l’empire des Sassanides.

— Les Sassanides. Tu m’en diras tant.

C’est à cet instant précis que je retins avec peine un fou rire qui n’échappa pas à Lord.

— Oh ! Mais tu peux te marrer. C’est tout à fait sérieux, monsieur le cartésien. C’était un dispositif fermé par un bouchon en bitume. – il me désigna la jarre – un peu comme celui-ci. À l’intérieur, on a retrouvé une tige de fer entourée d'un cylindre de cuivre. Ces deux éléments étaient isolés par un tampon de bitume. Le cylindre était soudé en son fond par un alliage de plomb et d'étain. Une sorte de pile en quelque sorte. Voilà sa petite sœur. C’est un dissident djihadiste plutôt dégoûté qui me l’a vendue pour un aller simple au Brésil. Comme je ne pouvais faire entrer cet objet en France par les voies officielles, j’ai eu recours à un prestataire de service.

— Et qu’est-ce que tu comptes faire de cette… pile ? Alimenter ton congélateur ? Un conseil, fais-toi équiper de panneaux solaires.

Lord affichait la mine dépitée des grands jours.

— Tu ne crois pas un traître mot de ce que je te raconte. Mais comprends-tu vraiment les enjeux de cette découverte ?

Sans écouter plus que ça ses lamentables explications, je m’emparai de la grosse loupe qui attendait sur le fauteuil.

— Viens voir. Regarde là. Juste sous cette drôle d’inscription. Tu vois ?

Lord se pencha et regarda à travers la loupe que je maintenais sous son nez. Son nez qui s’allongeait, qui s’allongeait encore.

— Je crois, mon vieil ami, que ton dissident djihadiste t’a pris pour un jambon.

Sous la loupe, on distinguait distinctement l’inscription : « Made in China ».

 

Évreux, le 11 juin 2015