« La chienne du voisin a aboyé toute la nuit, Monsieur le procureur. La veille au soir, vers vingt-trois heures, je suis allé sonner chez lui : pas de réponse. J’ai insisté : toujours pas de réponse. A la pluie, coincée sur une sorte de terrasse « emprisonnante », de loin, la pauvre bête me faisait des fêtes. Belle qu’elle s’appelle. Désespérée d’être esseulée, elle gémissait toute sa solitude au vent et aboyait dans la nuit, au moindre bruissement ; seuls ses échos revenants, ses nuisances sonores exaspérantes répondaient à ses appels inconsolables entre les murs du lotissement. J’ai encore sonné, j’ai apporté une poignée de sucres au clebs, j’ai attendu vainement le plus petit signe de vie dans la maison, une minuscule lumière, un bruit, j’en avais marre…  

Ces aboiements me vrillaient les tympans ; c’était pire qu’une punition, c’était  une exécution capitale, la terrible sentence du Bruit. Quand je me recouchais, au moindre jappement, j’avais une sueur pénible qui me submergeait le front ; j’étais comme un otage désespéré. Je concoctais mille plans machiavéliques pour faire taire la bête. Piège, poison, coups de fusil, noyade, rien n’était à la hauteur de toute la folie qui m’envahissait. Je voulais la voler, la charger dans ma bagnole et la perdre loin dans la nature. Je voulais soudoyer quelques tueurs à gages pour s’occuper de la besogne. Je voulais dézinguer le maître pour qu’on donne la source du bruit à quelqu’un d’autre. J’étais un ours en cage, un fauve rugissant, un loup blessé. Abruti de colère et d’impuissance, je repartais sonner chez lui avec une vindicte de bourreau…

Ce n’est pas la première fois que j’allais le voir pour lui demander de calmer son animal, Monsieur le procureur. Pendant l’été dernier, après un échange de civilités aigres-douces, le ton était monté très vite sur une partition d’algarade, surtout qu’il était deux heures du matin ! Enfin, il a daigné rentrer son animal. Il faut dire qu’il avait sa façon de se faire obéir ; je l’observais à travers les volets de ma chambre.  Il lui jetait tout ce qui lui tombait sous la main ! Des pierres, des bouteilles, jusqu’à un lourd madrier qu’il tenait comme un gourdin ! A deux heures du matin, ce pauvre vieux bonhomme en train de donner une leçon de dressage à sa Belle ! Une autre fois, il m’a traité de taré quand j’ai ouvert mes volets à minuit pour lui signifier vertement d’arrêter les aboiements intempestifs de son animal ! ...  

Atteint d’un troisième âge accaparant, il a hérité de ce chien par je ne sais quel hasard de cadeau empoisonné. J’ai entendu dire que c’est sa fille qui l’a sauvé in extremis d’un chenil où il était normalement prévu pour l’euthanasie. Comme son père venait de perdre son vieux clébard, elle en a profité pour lui refourguer celui-là. Avec son geste, elle faisait d’une pierre deux coups ! Elle sauvait la bête de son terrible destin et elle redonnait à son père la saine occupation de s’occuper d’un autre chien. Elle pouvait se ceindre d’une auréole de sainte, la fifille ! ... Depuis, c’est l’enfer dans cette rue du lotissement. Il me semble être le seul dérangé par tous ces glapissements. Boules Quies, somnifères, casques anti-bruit, surdité, tolérance au-delà de l’indulgence, patience, faiblesse, peur : je ne sais pas comment les habitants gèrent ces agressions sonores au quotidien.

Oui, je continue ma déposition, Monsieur le procureur… Cette nuit-là, il n’a pas ouvert et le chien a aboyé toute la nuit. Le matin, je sonnais même chez sa voisine d’en face pour avoir son opinion sur cette nuit désastreuse. J’appris le numéro de tel de sa fille, qu’il avait une pile au cœur avec des problèmes cardiaques et qu’il n’avait peut-être pas envie d’ouvrir sa porte…  

Je partais faire quelques courses ; à mon retour, la situation n’avait pas évolué. Les aboiements du chien continuaient sans fléchir de perturber la quiétude de la rue.

Sa voiture était là ; il avait peut-être pris une attaque, le dresseur nocturne. Je sonnais à sa porte, je téléphonais à la fille : pas de réponse, j’appelais. A part le clebs qui me faisait ses fêtes, tout était silencieux dans la baraque…  

Alors, j’ai mobilisé la cavalerie et à tout le bataclan : j’ai composé le 17. Ils sont venus, ils étaient tous là ! Police Municipale, pompiers, SAMU ! Ils sont passés par-dessus le portail, libéré le chien qui s’est aussitôt enfui, tambouriné à la porte d’entrée ! Ils ont fait le tour de la maison, cherché un passage, défoncé une fenêtre ! Ils ont inspecté les pièces, fouillé le garage, la cave, la chaufferie, le grenier : il n’y avait personne. Des coups de fil s’échangeaient avec des interlocuteurs invisibles, mais j’entendais leurs voix dans les hauts-parleurs des radios. Il n’était pas chez lui, cet enfoiré ! Après enquête, monsieur s’était fait hospitaliser vingt-quatre heures pour qu’on règle sa pile et il avait laissé son chien dehors ! Tu parles d’un maître ! ...  

En fin de matinée, la queue entre les jambes, la chienne est revenue de sa balade. La bonne samaritaine était là. Une autre voisine discutait avec elle. Je me suis approché. Dans la conversation, j’entendais des : « On va s’en occuper ! ... » « Au moindre problème, nous serons toujours là pour lui ! ... » « On le prendra avec nous, le temps qu’il faudra, et surtout qu’il ne se gêne pas ! ... » Décidément, cette dévouée voisine était vraiment une ambulancière, que dis-je : une véritable sainte pour prendre en charge ce vieux monsieur ! ... En fait, elle parlait du chien… Je m’en suis aperçu quand elles ont parlé de croquettes, d’eau et de gamelle…  

Comme si de rien n’était, le vieux Wonderman est rentré chez lui avec sa pile toute neuve. Pas d’excuses au voisinage, pas d’amélioration quant aux aboiements de sa Belle, rien qui puisse justifier un quelconque apaisement.

J’y viens, Monsieur le procureur… Ce fameux jour, très matinal, son clébard y est allé de tous ses trémolos les plus appliqués de chien aboyeur. J’ai appelé le dresseur au tel, je lui demandais poliment de calmer son animal ; j’ai tenté de lui expliquer que le droit de chacun s’arrêtait où commence celui des autres, les rudiments de la politesse, les diverses actions en justice que je pourrais entreprendre avec ses troubles du voisinage, etc. Savez-vous ce qu’il m’a répondu, le old cardiaque ?... « Mon chien s’exprime… » Avant qu’il ne pète sa pile, j’ai pété un plomb, comme on dit ! ...

Voyez-vous, Monsieur le procureur, moi aussi je me suis exprimé ! Ha, ha ! ... J’ai décroché le fusil de chasse, mis deux cartouches dedans et j’ai foncé jusqu’à son portail ! Au premier aboiement, j’ai fumé le clébard ! La Belle connaissait la Bête ! Ha, ha ! ... Quand le vieux a mis le nez à sa fenêtre, je l’ai fumé aussi ! Un carnage ! Du sang partout ! J’ai sauté par-dessus le portillon et j’ai achevé le clebs qui couinait, à coups de crosse ! Le vieux con avait la main sur le cœur comme s’il cherchait la marche forcée de sa pile ! Il respirait en alternatif ! Il m’implorait ! Il me réclamait de la pitié ! Je faisais la sourde oreille !  Ha, ha ! ... J’ai rechargé mon flingue avec des balles pour sangliers ! J’y ai mis deux coups dans la tête. C’est dur à crever, les vieux cons ! Avec les restes de sa trogne, il dégoulinait, le pépé ! ... L’était à plat de sa pile ! ‘Tain, j’aurais bien aimé que la voisine charitable se pointe pour réclamer des nouvelles du chien ; je lui aurais donné un pot de confiture de cervelle du Médor ! Ha, ha ! ... Mais non, elle est restée chez elle ; elle devait regarder Trente Millions d’Amis, cette conne… Sur la terrasse, je me suis installé dans le fauteuil du vieux. Si vous aviez entendu le Silence ! ... Je me suis endormi d’un sommeil de bienheureux ! Et c’est là que vos archets m’ont récupéré, monsieur le procureur… »

Pascal. 

 

PS : Tout est fiction : je n’ai pas encore de fusil de chasse…