La première fois que j’ai rencontré Mr Beadle, c’était un dimanche matin. Je descendais péniblement l’escalier qui mène au salon. La soirée précédente avait été particulièrement désaltérante et j’étais équipé d’une très seyante casquette de plomb. Je ne me souvenais même pas comment j’avais regagné ma chambre.
Mr Beadle attendait en bas, droit comme un i, le visage fermé et réprobateur. Je sursautai.
— Qu’est-ce que vous foutez-là ? Comment êtes-vous entré ? Qui êtes-vous, d’abord ?
L’inconnu se découvrit laissant apparaître une raie au milieu superbement gominée, mais agrémentée de deux petits épis qui lui donnaient l’air d’un hibou.
— Je suis Mr Beadle. Votre appariteur.
— Qu’est-ce que c’est que ces conneries ?
Je louchai vers la porte d’entrée. Le verrou était fermé à double tour. Une seule explication à cette mascarade. J’avais bu plus que de raison et je délirais. Quoi d’autre ?
— Vous n’existez pas.
— Vous me voyez ? Vous m’entendez ?
— Oui.
— Alors j’existe.
— Vous pourriez être une hallucination.
— Et vous parleriez à une hallucination ? Faut consulter, mon vieux.
— Vous permettez que je me prépare un café, demandai-je sans lui en proposer.
Je me coltinais une formidable gueule de bois, j’étais acerbe et pour tout dire, j’avais peur de ce type. Le café allongé d’un trait de calva me fit du bien.
Mon visiteur attendait sans montrer de signe d’impatience. Il était vêtu d’un Loden noir et le pli impeccable de son pantalon également noir se cassait sur des souliers cirés. Il portait des gants cramoisis. Un parapluie et un chapeau melon complétaient la panoplie du personnage. Le type même de l’huissier anglais. À part ces ridicules gants rouges. Il fit un pas en avant.
— De quoi parliez-vous hier, avec vos amis ?
— De tout, de rien. Je ne me souviens pas. On a surtout picolé.
— C’est là, le problème.
Je lâchai ma tasse dans l’évier. Un accès de colère me submergea. De quel droit cet olibrius se permettait-il de me juger ? Je me retournai pour le foutre dehors sans autre forme de procès. La plaisanterie avait assez duré.
— Dites donc, espèce de sale…
Le lascar avait disparu. Je me laissai tomber sur une chaise. J’avais terriblement mal au crâne et j’avais des hallucinations. À moins que ce ne soit une sinistre farce.
En proie à une angoisse grandissante, je passai le reste de la journée à légumiser devant la télévision, grignotant des biscuits salés et deux ou trois Dolipranes. En fin d’après-midi, je pris un bain qui me détendit un peu. La nuit tombait lorsque j’allumai mon ordinateur et me connectai à Facebook. La blague que m’avaient montée les copains devait faire le buzz sur le réseau. Je les devinais pliés en deux de rire derrière leurs écrans en échangeant des M.P. Mais curieusement, je ne trouvai rien de tout cela. Juste Robert qui avait posté la photo d’un bonhomme à la tête de bois avec un commentaire explicite sur notre soirée. Bon. Je décidai qu’il était raisonnable d’aller me coucher et je m’endormis assez difficilement, mais bien décidé à éclaircir cette affaire dès le lendemain.
Je descendis sur le coup de neuf heures, un peu plus en forme que la veille.
— Je constate avec plaisir que vous avez l’air plus reposé qu’hier, dit une voix que je n’étais pas prêt d’oublier.
Mon cœur s’emballa dans ma poitrine. L’homme en noir était encore là. Il porta sa main gantée de rouge à son chapeau pour un salut désinvolte. Je bredouillai deux ou trois menaces sans conséquences. Mes genoux tremblaient. Je me trouvais confronté à une situation inexplicable et je le vivais très mal.
— Asseyez-vous donc, mon ami. Vous êtes pâle comme un linge. Attendez, je vais vous chercher un verre d’eau.
Il se faufila dans la cuisine comme s’il était chez lui. Je l’entendais farfouiller, bricoler je ne sais quoi, puis mettre le four à micro-ondes en marche. Il y eu le ping caractéristique puis il revint avec un grand verre de lait chaud.
— J’ai trouvé mieux qu’un simple verre d’eau. Tenez. Buvez. J’y ai ajouté un peu de sirop de noisette.
Je bus le verre et le reposai d’une main tremblante sur la table. L’homme noir m’observait avec la plus grande attention.
— Écoutez, monsieur…
— Mister Beadle. Samuel Beadle.
— Que diable voulez-vous donc, monsieur Beadle ?
— Je vous l’ai dit, je suis votre appariteur. Je suis là pour vous conseiller.
— Me conseiller. Mais diable ! Que…
Il eut un mouvement d’impatience. Une lueur insolite étincela dans son regard.
— Cessez donc de jurer de cette façon. C’est indécent.
Il me montra l’ordinateur et la pile de papier qui se trouvait sur le bureau, juste à côté d’une bouteille de rhum presque vide.
— Vous en êtes où de votre manuscrit ?
Je haussai les épaules.
— Ne prenez pas cet air dégoûté avec moi, ajouta-t-il. Vous êtes en panne. C’est ça qui vous arrive. Vous êtes en panne malgré tout le carburant que vous consommez.
Il s’empara de la bouteille et la vida dans le pot du philodendron. Je m’insurgeai.
— Vous n’êtes pas bien. Ça va tuer ma plante.
Pour toute réponse, il ouvrit toutes grandes les portes de la crédence qui me servait de bar et sortit toutes les bouteilles qui s’y trouvaient. Toujours sans un mot, il les vida méthodiquement dans le pot. J’ai abasourdi. Sans réaction.
— Tuer votre plante ? Vraiment ? dit-il avec une pointe d’ironie.
Il s’empara d’une chaise qu’il plaça juste à côté de moi. Il s’installa en prenant bien soin de préserver le pli de son pantalon, puis il déboutonna son manteau et en sortit une grosse enveloppe rouge.
— Ceci, monsieur, est un contrat. Il stipule qu’à compter de ce jour vous cessez de boire et vous finissez votre roman. Signez-là !
Son ton comminatoire ne souffrait aucune contradiction. Il me tendit un stylo rouge et j’obtempérai sans trop savoir pourquoi. Lorsque je relevai la tête, il avait de nouveau disparu.

Ceci, voyez-vous, mes amis, s’est déroulé il y a un an jour pour jour. Hier soir, j’ai écrit le mot FIN sur la dernière page de mon manuscrit. Et savez-vous ce qu’il s’est passé ?
J’ai senti une main gantée de rouge sur mon épaule et j’ai cru entendre un chuchotement de félicitation. Vous reprendrez bien une tasse de thé avec moi ?

Évreux, 23 mars 2015