en01

« Le Palais de l'Empereur est si vaste qu'un homme ne peut parcourir toutes les pièces en l'espace d'une seule vie. Des parties entières du Palais sont négligées et abandonnées et se mettent à mener une existence étrange, indépendante. »

Milos referma le livre qu’il était en train de lire, « La galerie des jeux » de Steven Millhauser. Ce passage lui rappelait le domaine de Pépé Ronan, son grand-père paternel, vaste demeure bretonne située à Beuzec-Cap-Sizun, non loin de Douarnenez, où il passait régulièrement les vacances d’été avec ses cousins et cousines. Pépé Ronan, grand admirateur de C.S. Lewis, avait baptisé son manoir Ker Paravel. Car il s’agissait bel et bien d’un manoir dont la multitude de pièces, de dépendances et de débarras défiait l’entendement d’un enfant de huit ans. Pépé Ronan n’occupait que le rez-de-chaussée ; c’est-à-dire une vaste cuisine pouvant accueillir une douzaine de convives, une grande chambre et un petit bureau attenant encombré des livres qui n’avaient pu trouver de place dans la bibliothèque. En été, dame Mathilde, la gouvernante, ouvrait trois des chambres du premier étage pour accueillir les cinq enfants. Les garçons dans la chambre jaune, les filles dans la chambre bleue. Le reste de la demeure, qui comportait deux étages et un grenier, était inhabité depuis des temps immémoriaux. J’entends par là, une période inconcevable pour la petite bande turbulente plus souvent occupée à jouer dans le parc qu’enfermée dans la maison. Les jours de pluie, tout ce joli monde s’adonnait à divers jeux de société dans la bibliothèque ouverte pour l’occasion.

Les années passèrent en quelques battements d’ailes. L’adolescence venue, les enfants s’envolèrent vers d’autres horizons. Et un jour de novembre, alors que Milos venait de fêter ses trente ans, Pépé Ronan, las de ce monde décevant, tira poliment sa révérence. Pour une raison mystérieuse, ce fut Milos qui hérita de Ker Paravel. Anthéa, sa mère retournée vivre à Athènes après son divorce, décréta que les velléités littéraires de Milos avaient orienté ce choix. Yannick, son père, désormais citoyen canadien, se moquait du quart comme du reste de cette décision. Milos accepta cet héritage encombrant bien décidé à le vendre dès que possible. Cependant, il décida d’y passer un dernier été avec Julia, sa jeune épouse.

La vieille Mathilde avait rendu son tablier depuis longtemps, mais sa fille avait repris le flambeau. Le métier de gouvernante était tombé en désuétude, sauf dans cette famille bretonnante où la tradition se perpétuait de mère en fille. C’est elle qui ouvrit la maison, l’aéra et la dépoussiéra en prévision de l’arrivée du jeune couple. Toutes les pièces furent ouvertes, sauf les chambres du second étage. Personne ne se souvenait où étaient les clés.

Ce soir là, Milos et Julia soupèrent d’un buffet froid déposé par le traiteur local. La jeune épouse était impressionnée par la solennité du lieu, mais un sourire d’enfant illuminait parfois son visage lorsque son regard se posait sur un détail pittoresque, un meuble tarabiscoté ou le portrait d’un aïeul crispé.

Milos se souvint que Pépé Ronan conservait un vieux chouchen dans un placard dissimulé. Ce fut là, sous une pile de serviettes de coton écru, qu’il retrouva un trousseau de clés oublié. Précisément celui ouvrant les chambres du haut.

Il faisait encore jour en ce soir d’été. Ils décidèrent d’explorer les anciennes pièces sans attendre. Un parfum d’aventure au cœur, ils montèrent quatre à quatre l’escalier et débouchèrent dans un long couloir en riant comme des fous.

La porte de la chambre du fond était entrouverte.

C’est à pas menus et timides qu’ils s’approchèrent, ne pouvant retenir quelques gloussements malgré une légère inquiétude. Qui avait ouvert cette porte ? Milos la poussa du bout des doigts. Julia ne put retenir un petit cri de surprise.

Au centre de la chambre, un grand métier à tisser se tenait campé sur ses pieds. De chaque côté, étendus comme des ailes, des fils d’argent s’épanouissaient vers les murs et le plafond. Il y eut un léger souffle d’air et aussitôt d’innombrables particules scintillantes s’éparpillèrent un peu partout. Milos siffla d’admiration. Julia lui demanda qui utilisait un métier à tisser. Une petite rumeur leur répondit. Ils firent quelques pas dans la pièce avec l’impression de pénétrer dans une boîte à couture.

— Qu’est-ce que c’est que ces choses ? On dirait des…

— C’en est ! approuva Milos. Elles ne te font pas peur ? D’habitude, tu…

— Celles-là sont différentes. Elles sont… merveilleuses. Hein ? C’est comme ça qu’on dit ?

Autour d’eux, des centaines d’araignées d’or trottinaient de-ci de-là, hésitantes et nerveuses. Puis, comme prises d’une soudaine inspiration, elles se regroupèrent pour former… – c’était à peine croyable – des mots.

— Elles écrivent, chuchota Julia.

Les araignées d’or s’étaient assemblées pour former la question :

 

« Où est notre Pénélope ? »

 

L’inscription se maintint pendant quelques secondes puis les mots se répandirent sur le plancher poussiéreux et les petites créatures remontèrent à toutes pattes vers le tissage sauf quelques-unes qui dessinèrent une flèche allant vers la chambre de droite.

Milos se souvint qu’il détenait le trousseau de clés. Il ouvrit la porte et un jaillissement ensoleillé illumina le couloir sombre.

— Il est tout de même pas loin de dix heures du soir, souligna sobrement Julia.

La pièce était meublée d’un grand lit et d’une armoire à glace. Juste à côté, il y avait une petite table de toilette portant une cuvette et un broc en émail. Un manteau d’officier était suspendu à une patère tout près de la porte. Il régnait une odeur de cuir et de tabac.

Près de la fenêtre, la silhouette d’un homme à contre-jour. Les rayons d’un soleil de midi plongeaient à travers les rideaux à demi fermés. C’était absurde.

L’homme s’approcha de ses visiteurs pour les accueillir. Il portait un uniforme désuet. Une tenue du temps de la Grande Guerre. Il était coiffé d’un béret et une croix de guerre décorait sa vareuse. Il les salua, un peu raide. Il s’exprimait avec une voix de baryton bien tempérée, un timbre d’orateur assez inhabituel pour un soldat.

— Je vous attendais. Veuillez, je vous prie, entrer dans mes humbles quartiers et vous installer confortablement.

Ils prirent place sur un canapé de velours bleu ciel, surpris et décontenancés. L’homme se présenta comme le lieutenant d’artillerie Justin Doineau, 1er corps d’armée colonial, classe 1909.

Julia remarqua sur la table de chevet une photographie sépia représentant le même canapé par un jour ensoleillé. Une jeune femme se tenait debout sur le côté. L’air rêveur, une main suspendue en l’air, comme déposée sur une invisible épaule.

L’officier garda le silence quelques instant puis il demanda où était sa Pénélope. Il répéta sa question deux fois, avec insistance. Milos bredouilla quelque chose, Julia garda le silence. Dehors, le chant d’un engoulevent égratigna le silence de la nuit naissante. Le soldat fit volte-face pour, l’instant d’après, prendre place sur le canapé de la photographie, droit et fier. Maintenant, la main de la jeune femme reposait sur son épaule.

Abasourdi, Milos décida qu’il était temps d’ouvrir la troisième chambre. Peut-être y trouveraient-ils une explication à cette comédie.

Contrairement à la chambre de l’officier, celle-ci baignait dans une lumière crépusculaire. Ils discernèrent dans la pénombre, une jeune femme assise et brodant. Elle se tourna vers ses visiteurs. Une larme coulait sur sa joue. Julia fit remarquer à Milos qu’elle ressemblait trait pour trait à la femme de la photographie.

Pourquoi m’avez-vous enfermée. Pourquoi refusez-vous de recevoir l’homme que j’aime ?

Sa voix éthérée paraissait traverser plusieurs voiles d’étoffe avant de parvenir aux oreilles des jeunes époux.

Regardez autour de vous, continua-t-elle. Regardez toutes ces tapisseries. Il faudrait une éternité pour les tisser toutes. C’est ce que m’ont paru ces longs mois de solitude. La lettre est arrivée hier, me dites-vous. Justin est tombé au Chemin des Dames et vous m’avez interdit de le revoir une dernière fois lorsqu’il s’est présenté lors sa dernière permission. Vous l’avez chassé, Père. Je vous hais !

Il fit encore plus sombre soudain. L’ombre de la jeune femme s’évapora comme à regret. Milos et Julia frissonnèrent dans l’air soudain glacial. Ils décidèrent qu’ils en avaient assez vu pour ce soir.

Après une nuit agitée, ils retournèrent à l’étage accompagnés de la gouvernante, décidés d’en avoir le cœur net. À part un vieux métier à tisser croulant sous les toiles d’araignée, ils ne trouvèrent que des chambres vides et silencieuses.

La jeune gouvernante raconta alors l’histoire qu’elle tenait de dame Mathilde, sa mère. L’étage avait été condamné par l’arrière-grand-père de Milos. La fille de celui-ci, sa grand-tante Pénélope, ayant fauté avec un jeune officier en pension au domaine, fut séquestrée pendant plusieurs mois. Elle est morte de mélancolie seulement quelques jours après avoir appris la mort de son Justin bien-aimé. Juste avant de rendre son dernier soupir, elle demanda à être enterrée auprès de lui au cimetière de Beuzec. Un ami s’était chargé de faire rapatrié la dépouille. Son père n’a pas voulu l’exaucer.

 

Milos reposa le livre sur la table et se leva pour se servir un verre de chouchen. Il se souvenait du jour où, sur l’insistance de Julia, ils s’étaient rendus au cimetière de Beuzec, blotti près de l’église. La tombe de l’officier était toujours là. Justin Doineau, 1890-1918.

Au moment de partir, Julia avait aperçut quelque chose scintillant dans les mauvaises herbes qui envahissaient la tombe. Elle se pencha et découvrit une petite broche en or… en forme d’araignée. Aujourd’hui encore, il lui arrivait de porter ce bijou insolite ; comme en hommage à cette étrange histoire.

Alors, en buvant son verre, Milos se dit qu’il tenait là un magnifique sujet de roman.

 

Évreux, 12 mars 2015