Des morceaux de paradis émaillent la prairie, Jules Renard les a vus et, en voulant les rassembler pour en tisser une belle nappe miroitante et lisse, il s’est rendu à  l’évidence : jamais il ne reconstituerait le paradis initial, il manque des morceaux, il n’y a sur la terre qu’un paradis brisé.

         Depuis, pénétrée de cette découverte, je tente de m’y conformer. Je longe la rivière au soleil et je fuis l’ombre, je bondis sur les petits nuages d’azur et fais volte-face quand veut m’emporter l’orage ricanant ; je parle à mon chat et je le caresse quand il s’approche éperdu, au sortir d’un cauchemar félin. Son ronron est un minuscule bris de bonheur mais je le reçois comme une grâce.

         Je dénombre chaque jour une brisure de paradis, je l’attache à ma boutonnière et il m’aide à vivre.

         Je ne retrouverai plus le paradis de mes vingt ans. Mais je sauve précieusement ( si précieusement !) les miettes de paradis brisé quand le hasard m’en fait cadeau : une petite main d’enfant dans la mienne, une vieille romance lancée aux passants par l’orgue usé de Barbarie, un sourire qui rencontre le mien, l’espoir d’une visite. Et la certitude que chacun de nous avons notre petit coin de paradis quotidien si tout simplement nous réapprenons à « voir » ce que est vraiment beau et à « entendre » le chuchotis des arbres et le chuchotis du cœur.