Après une matinée somnolente ponctuée par les formules lapidaires de la chef de contrôle et le rire chatoyant de Marion, je pénétrais dans le réfectoire de ce pas lent et sénatorial qui est en quelque sorte ma marque de fabrique. Avec une moue blasée, je consultai rapidement le menu. Hésitant entre la pizza aux fruits de mer et le ragoût de mouton, j’optai finalement pour des spaghettis à la bolognaise.

Ce sacré Philippe était déjà à table, pérorant d’importance (j’allais dire comme d’habitude) devant une dame chignonnée et fagotée comme un camionneur et une blondasse maquillée pot de peinture à la mine dégoûtée. Les nouvelles recrues du service contentieux.

Je m’installai à côté de Filochard – surnom dont j’avais affublé Philippe – juste en face de la dame au chignon. Présentation rapide, sourire chafouin du pot de peinture et coup d’œil réfractaire du chignon. Nul besoin de me faire un dessin, la collègue s’adonnait sans conteste aux divertissements saphiques. Mais ne ressentant aucune appétence pour les amours corporatives, je me moquais bien de cette particularité.

Je pris la conversation en route. Remarquez bien que quand je dis conversation, c’est par pure convention. Le mot exact eut été… soliloque. Filochard parlait, s’écoutait parler et s’esclaffait de mots d’esprit dont lui seul saisissait la subtilité. De temps à autre le pot de peinture lui lançait un regard torve tandis que le chignon tentait une ingérence sous forme d’onomatopées.

Il était question d’un reportage sur l’Ouganda. Évoquant un passage où il était question de l’excision, Philippe s’emportait contre des pratiques qu’il proclamait barbares, rétrogrades et inhumaines. Sa colère provoquait de grands moulinets de fourchette au risque de projeter sur le pot de peinture une rafale de fruits de mer. Chignon s’impatientait. Je voyais qu’elle s’acharnait à trouver une brèche dans le mur de paroles philippique.

La nature est bien faite. La logorrhée donne soif et soudain, sans prévenir, le torrent verbal se tarit. L’orateur des cantines but à long traits un verre d’eau fraîche. Chignon s’engouffra dans la brèche.

Elle nous expliqua d’une belle voix d’alto que l’Afrique, elle connaissait bien. Elle y avait vécu de longues années à l’époque de son mariage. Entendant cette information pour le moins surprenante, je levai le nez de mon assiette et, repensant à mon impression première, je lui lançai quelque chose à propos d’une vocation tardive dont elle ne sembla pas très bien comprendre le sens exact. Sans importance ! D’une fourchette évasive, je touillais machinalement mes spaghettis qui n’avait pas l’heur de me mettre en appétit. J’attendais la suite de l’argumentation.

La dame nous expliqua qu’il s’agissait de traditions et qu’en tant que telles, nous n’avions pas le droit d’en mettre en doute le bien fondé. La blonde expliqua avec toute la navrance dont elle était capable que c’était une prescription de « ces arriérés de musulmans quand on voit comment ils traitent leurs femmes… » Bref ! Les balivernes habituelles des crétins désinformés par TF1 et consorts. Ignorant cet aparté, Chignon proclama à la fois son féminisme militant et son respect des traditions. Philippe s’étranglait de fureur. La blonde ricanait dans son rimmel. Et moi, je me demandais selon quelles prescriptions il la traitait le supporter de foot alcoolique qui devait lui servir de mari. Je rêvais de la ligoter et lui faire subir cette tradition si respectable. Le rasoir découpant sa chair molle de vieille femme aigrie. Le sang ruisselant sur ses cuisses et les hurlements de chèvre à l’équarrissage jaillissant de son gosier.

Philippe totalement dégoûté par la tournure qu’avait pris la conversation ne proférait plus un mot. La blonde peinturlurée crut bon d’en rajouter une couche en étalant à la face du monde son incommensurable ignorance des prescriptions coraniques.

Moi, décontenancé, je regardais mon plat de spaghettis avec un dégoût croissant. Mais qu’est-ce que c’était que cette pause déjeuner de merde ? Je me levai brusquement de table, le ventre vide et les oreilles pleines d’immondices.

La dame au chignon me lança un regard interrogateur et moi, je lui lançai mon plat de spaghettis au visage.

« Ne m’en veuillez pas, dis-je, c’est une tradition respectable là d’où je viens ! »

Évreux, 6 février 2015