Cette coutume est réservée aux collègues qui quittent l’entreprise, histoire de voir si le soleil brille mieux ailleurs!
Pour le futur candidat au départ, c’est loin d’être une surprise puisque en général il assure ses arrières, et pour se prémunir de toute catastrophe, il aura prit le soin de laisser dans son vestiaire tout ce qu’il a de plus précieux!
Ni voyez là, ni règlement de compte ni acte de cruauté, juste une façon bien à nous de fêter le démissionnaire ou plutôt de lui faire ‘sa fête’  (gentiment bien sûr!)
Imaginez-vous un service de rééducation d’hospitalisation complète, les journées peuvent être longues pour certains résidents, aussi pour rompre la monotonie un peu d’animation est la bienvenue.
Ils sont des complices redoutables, ils connaissent bien les lieux, le personnel, des affinités se sont créées au cours de leur séjour ponctué par des soins avec différents intervenants.
Nos amis vont se prêter au jeu de l’appât, quoique de plus normal pour eux d’appeler le personnel en cas de besoin dans l’exécution d’un acte de la vie quotidienne.
Les membres de l’équipe sont réunis dans le poste central infirmier autour d’une table, et se livrent aux transmissions d’informations sur leurs patients, la séance se termine.
La sonnette stridente de l’appel malade retentit.
Un sourire de connivence s’affiche sur les lèvres des conspirateurs.
On donne un coup de coude discret à son voisin, les hostilités vont pouvoir commencer!
L’un d’entre nous demande: «Tiens Sylvie, c’est Rémi qui appelle, tu vas le voir?»
Étonnée du ton directif, Sylvie qui se sait bientôt partie, fait bonne figure et obtempère.
Elle répond à l’interphone, tranquillement: «Oui Rémi, que se passe-t-il?»
«J’ai besoin d’aide pour mon transfert au fauteuil, tu peux venir s’il te plaît?»
Sylvie se fait la réflexion que la voix de Rémi est un peu étrange, comme étranglée!
Bien sûr elle ne le sait pas mais Rémi s’étrangle de rire sur son lit, tout à la joie du bon tour qu’il s’apprête à lui jouer.
En professionnelle consciencieuse, elle se dirige en direction de la chambre de Rémi.
Elle frappe à sa porte, réajuste sa blouse blanche qui malgré sa tenue informe flatte ses douces courbes juvéniles.
A l’invitation d’entrer, elle pousse la porte, enjouée.
Son regard balaie la pièce, méthodique. A sa droite la télévision fixée au mur, éteinte, les portes coulissantes du placard mural, fermées.
En face d’elle, deux grandes fenêtres donnant sur des sapins séculaires qui ravissent la vue du patient comme du visiteur toute l’année.
Sur sa gauche une table adossée au mur, et dans la continuité bien au centre le lit électrique, haute technologie (quand il ne tombe pas en panne) et enfin la table de nuit couleur sable.
Le fauteuil roulant manuel posté prés du lit, attend sagement son conducteur, qui observe à la dérobé sa visiteuse.
Il l’apostrophe gaiement: «C’est pas trop tôt, j’ai failli prendre racine ma petite Sylvie!»
Elle riposte avec humour: «Vous avez oublié que dans une heure, je ne fais plus partie du personnel?» «Vous avez de la chance que je vienne m’occuper de vous.»
Le jeune homme blond opine du chef et la gratifie d’une magnifique grimace, qui laisse transparaître une rangées de dents impeccables.  
«Mon petit rayon de soleil!» S’exclame-t-il: «Comment vais-je faire sans toi?»
Elle fait un pas vers lui et bloque les freins du fauteuil, lui saisissant les jambes elle répond avec malice:
«Vous en trouverez un autre de soleil...»
Les effluves capiteuses de son parfum chatouillent agréablement les narines du paraplégique, qui s’empresse de faire son transfert, histoire de cacher à sa gentille aide-soignante, son trouble et quelques scrupules naissants.
Sa voix se fait rauque pour murmurer : «Merci Sylvie.»
La porte de la chambre s’ouvre avec force et une nuée de blouses blanches font irruption, Sylvie a juste le temps de lâcher un : «Oh non!» de surprise que déjà elle se retrouve le postérieur vissé sur un fauteuil douche, sans autres formes de procès!
Son coeur bat la chamade, le visage agité de rictus, partagée entre la peur et l’ excitation.
Ses mains se crispent nerveusement sur les accoudoirs verrouillés, pas moyen d’échapper à ses ravisseurs!
A moins de les implorer?
Elle risque un: «Les filles, je n’aime pas jouer avec l’eau...»
Peine perdue,pas de réponse, les rires fusent, l’atmosphère est à l’amusement, on ne va pas s’arrêter en si bon chemin!
En avant dans le couloir, ou le chahut fait sortir les résidents de leur chambrée, qui poussent une olé effrénée sur nôtre passage.
Les festivités commencent avec une soignante qui déverse scrupuleusement le contenu sirupeux d’une poche de nutrition sur la chevelure brune de nôtre Sylvie, offusquée!
Suit le déversoir de toute une série de produits colorés, visqueux, collants, sur la blouse blanche.
Le teint rougi par certains liquides, le cheveu poisseux dégoulinant, Sylvie prise de fou rire reprend son souffle et nous confie: «La misère, je colle de partout!»
Hilare, le cortège rejoint la salle de bains, ou l’eau salvatrice froide au début puis tiède arrose copieusement toute la troupe.
Puis enfin, on relâche nôtre victime consentante, qui a pris l’apparence d’un épouvantail trempé, l’oeil humide.
Une larme perle délicatement à la racine des cils, l’assistance s’inquiète: «Pourquoi tu pleures?»   
Sylvie se blottit contre l’épaule de Camille et entre deux hoquets nous avoue:
«Les filles, je vous aime.»
Et oui, chez nous aussi on pleure deux fois, quand on arrive et quand on part.