Cette chansonnette entêtante me revenait parfois, une de ces choses qu'on écrivait jadis avec mes potes sur un coin de table et qu'on fredonnait aux filles, à la récré?
Quand on allait chez Natacha
on séchait le cours de géo
pour folâtrer avec son chat,
on découvrait la spéléo”.
Nos après-cours de géo étaient si loin et bien loin les frissons avec cette Natacha.
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Marguerite n'est pas du matin et comme elle lit tous les soirs au lit, je reconnais que ça laisse peu d'espace pour la bagatelle.
Je ne sais pas ce qu'elle trouve de particulier à ce Ronsard mais elle en a plein la bouche, alors forcément elle n'a plus faim. De plus c'est un langage d'un autre âge: “Mignonne, allons voir si la rose... bla bla bla... A point perdu ceste vesprée!”.
Pas facile de lutter contre un poète qui cause pas comme vous et moi.
J'ai quand même cherché 'vesprée' dans un dico et ça disait: “Nom désuet signifiant la fin de la journée lorsqu'il subsiste encore un peu de lumière, entre le coucher du soleil et la tombée de la nuit”.
Personnellement, entre le coucher du soleil et la tombée de la nuit je trouve qu'il y a assez de place pour la bagatelle.
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S'il lui vient parfois comme un caprice, c'est en catimini qu'elle consent au grand frisson et en prenant bien soin de ne pas déchirer son ouvrage (je parle du bouquin).
Elle ne s'effeuille pas Marguerite, elle se découvre. Elle ne gémit pas Marguerite, non, elle déclame!
Je me suis longtemps posé la question de l'utilité d'un marque-page jusqu'à ce que je me mette en ménage avec Marguerite, même si les risques de perdre la page sont rarissimes...
Faut dire que je suis également du matin.
Ce n'est pas une question de rythme biologique, c'est comme ça depuis ma naissance: le matin j'ai besoin de lumière, de m'étirer, de siroter ou de téter quelque chose, j'ai envie de manger mais j'ai d'abord envie d'un ventre chaud. Alors je hisse les couleurs à la gloire d'une journée qui pourrait éventuellement s'annoncer belle.
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Ce matin - tout comme ce jour triste embarrassé derrière les persiennes - j'étais en berne... alors je me suis habillé sans bruit et je suis sorti.
Sans calcul j'ai marché vers la rivière qu'une crue soudaine avait la veille transformée en torrent impétueux. Comme j'atteignais le petit pont de pierre, je l'ai reconnue - silhouette improbable - penchée au dessus de l'eau, celle qui m'avait éduqué à la spéléo, celle que je chantais en rigolant à la récré... Natacha!
Elle s'est redressée un peu et m'a souri d'un sourire las que je ne lui connaissais pas. A quoi bon parler, le tumulte était à la fois sous nos pieds et dans cette rencontre impromptue, dans ce contact furtif de deux mains oubliées et dans son étrange regard aux prunelles délavées.
J'ai cru entendre Marguerite: ”Elle a dessus la place Las ! Las ses beautez laissé cheoir !”
On se foutait bien de Ronsard. Elle et moi, on a passé le pont...