Elle marchait lentement, en hésitant, sur le petit muret de la vieille fontaine débordante. Ses pieds nus cherchaient, dans l’équilibre précaire, un petit emplacement encore presque sec ; chacun de ses pas menus enfantait des bouts d’empreintes éphémères. Un soleil malicieux s’évertuait pourtant à polir l’onde chancelante dans ces petites cascades convenues d’abondance nonchalante et la mousse verdoyante et sévère incrustait les pierres en dépendance immobile et séculaire.

Puis elle tournait comme une aiguille affolée du temps pressé, dans la mélancolie profonde, incomprise, et dans l’immensité de sa solitude apprise. La grâce de ses bras en balancier ajoutait à ses formes évanescentes, des charmes d’Ange assoiffé cherchant à s’abreuver dans cette limpidité miroitante.

J’ai pensé que j’étais en plein rêve, de ceux qui nous réveillent à l’aube frissonnant et qui continuent d’exister un moment parce qu’on les empêche de s’éteindre et qu’on veut s’en faire sa conclusion heureuse. J’ai pensé être dans un film muet, en noir et blanc, mais en voyeur déjà séduit par ces instants improbables. J’ai pensé à la réalité mais où pouvait vivre une telle finesse et autant de délicatesse avec ces quelques images dans toute ma vie réelle ? J’ai abandonné l’espoir incessant d’être présent acteur dans cette scène impressionnante. Il est des endroits qui gardent toutes leur beauté sauvage quand on ne les approche pas. On ne peut que faire chavirer la toile et dévier le pinceau de ces courbes magistrales. Alors, je ne serai qu’un voyeur incertain, un simple contemplatif, presque malandrin, dans cette fresque intime. C’est comme voler tous ces instants magiques qui ne nous appartiennent pas et de les approprier pour sa propre mémoire soudain trop vide,  en croyance de belle contagion d’un bonheur réciproque.

Son ombre décolorée la suivait docile et elle adoucissait encore ses mouvements amples dans cette marelle innocente. Elle remontait le temps sans l’espoir de revenir en arrière. J’ai souvent cru qu’elle allait tomber parce qu’elle oubliait l’équilibre, tellement perdue dans ses pensées les plus secrètes et les plus présentes. Son corps fuyant, insaisissable, ondulait dans ses avancées sans allant. Toute en souplesse, elle oscillait dans ses gesticulations troublantes. Elle caressait la pierre attiédie de son pied pour s’en faire un îlot salutaire, l’instant de sa présence aérienne, l’instant de son passage fugace, l’instant du frisson de cette chaleur rendue à cette belle plante fragile. J’étais petit devant cette immensité si rapprochée… Sa robe blanche dansait avec elle dans l’amplitude de ses attitudes valsant et son ombre habillée, lui faisait son cavalier le plus charmant, le plus fervent... La triste fontaine pleurait son eau en son milieu jaillissant et cet insondable chagrin perpétuel, en simples cataractes irisées, se répandait à sa surface, en petites vagues incessantes. Et cet Ange insatiable tournait, tournait…

Si j’avais pu faire quelque chose… Serrer les mains pour lui donner à boire, arrêter sa course infinie en posant mes bras en croix sur sa route mouillée, remonter le temps pour lui réapprendre à sourire, mourir peut-être, pour lui donner quelque plaisir d’être moins seule et pour que j’arrête enfin de paraître… Mais j’étais tellement absent de son monde.

Des fleurs posées dans ses longs cheveux bruns parfumaient son aura dansante et elle parcourait cette fontaine alanguie en mutuelle compréhension de femmes tristes et déçues. Puis elle s’est couchée le long du petit muret et son ombre est tombée dans l’eau sans un secours et sans un appel. Elle tentait de se regarder de près dans l’onde pour continuer à imaginer sa beauté parfaite. Et dans cette limpidité absolue, ses grands yeux bleus réfléchissaient encore à son passé d’amoureuse perdue, éconduite sans doute.
Quelques larmes devenues trop lourdes sont tombées prés des poissons rouges attentifs et leurs échos craintifs se sont perdus dans ce miroir flottant.

Je voulais l’appeler, faire une diversion à sa dépression ; je voulais la calmer, prendre sa taille pour faire respirer son ombre haletante ; je voulais faire son reflet bienfaisant et lui expliquer sa beauté en dessinant le contour de son visage avec un doigt ; je voulais tant… On ne peut pas approcher un Ange, je le sais… On ne peut étancher la soif de ses désirs les plus simples même si on les comprend un peu, dans leur détresse infinie en chagrins troubles.

J’avais de la peine. Collée sur cette margelle, je voulais souffler sur elle et sur son ombre trempée pour assécher ses malheurs et ses ailes. Je voulais lui apprendre à sourire en regardant mes pleurs en vases communicants, je voulais la voir s’envoler au plus haut pour penser que je suis utile à quelqu’un, je voulais tant… Je pouvais tout lui donner, sans rien espérer…

Elle s’est agenouillée simplement comme une petite fille trop grande sur ce parapet trop étroit. J’ai dû fermer les yeux un instant car j’étais ébloui par toute cette beauté irréelle. Elle envisageait l’onde propice ou regardait les nuages en artifice les traversant, je ne sais plus les desseins qu’elle cachait en son sein. Elle a caressé l’eau patiente pour faire ses vagues ou pour goûter la fraîcheur ambiante.

Le soleil a percuté mon regard encore. Elle était posée sur une branche du grand platane de la placette. Des enfants jouaient au ballon en criant leur joie de courir au présent. Quand je l’ai cherchée encore entre les feuilles, elle avait disparu…