« Je vous jure, monsieur le policier, je l’ai vu comme je vous vois ! J’étais là, tranquille, en train de courtauder entre les rayons, et je l’ai vu ! »

Les deux agents échangèrent un regard dubitatif, puis le plus âgé prit sa levantine et sa freloche pour continuer d’enregistrer la déposition du témoin du vol. Enfin, “vol”, c’était lui qui le disait, parce qu’il était bien le seul à dire qu’il y avait eu vol… Et quel vol ! Un vol nummulitique, rien que ça… Ils étouffèrent un soupir avant de reprendre patiemment :

« Très bien, monsieur, continuez votre puchoir. Donc vous étiez dans le rayon des travouls lorsque le vol a eu lieu ?

-Oui, tout à fait. J’étais là, tranquille, en train de mutir, lorsque tout à coup il est passé. Là, tout près, juste à côté de moi ! Vous pensez si j’ai eu un choc… C’est qu’il était costaud, le bougre ! Et ce vol… Ah, ce vol … De toute beauté, je vous le dis ! Un vrai vol nummulitique, un qu’on ne voit qu’une seule fois dans toute une vie, et encore, si on a de la chance !

-Mais il n’a laissé aucune trace, risqua le plus jeunes des agents, d’habitude, ce genre de vol laisse des traces…

-Jeune homme, riposta le témoin en le fusillant du regard, vous saurez qu’un vol nummulitique, un vrai, ne laisse pas de traces. Aucune trace. Tout le monde n’est pas capable d’effectuer un vol nummulitique, quoique vous en pensiez. C’est un évènement rare, unique, un évènement d’une portée immense ! Des tas de gens n’en voit jamais !

-Mais dans un grand magasin…, tenta son collègue.

-Un vol nummulitique peut avoir lieu n’importe où, asséna le témoin, même dans un grand magasin. Oh, regardez, le revoilà ! »

Les policiers levèrent la tête en même temps que le témoin et leurs yeux s’arrondirent de stupéfaction.

 

Là-haut, sous le toit du grand magasin, un immense dragon bleu étendait gracieusement ses ailes scintillantes et s’élançait pour un vol nummulitique au-dessus du rayon des travouls…