Tous les matins, je suis réveillé par le chien d’un papy voisin. Par les effets d’échos sonores, il en fait aboyer d’autres. Pour ne pas le sortir, il lui ouvre sa porte d’entrée et le gentil clebs va faire ses besoins dans le jardin. Mais le toutou, il se les caille dehors ! Aussitôt sa commission terminée, il aboie après son maître pour retourner dans la baraque. Selon l’humeur du vieux, s’il l’entend ou s’il ne l’entend pas, c’est le clairon dans tout le quartier !
Je me suis déjà expliqué avec lui ; à deux heures du matin, le jeune clébard aboyait tout ce qu’il savait. Son maître avait dû s’endormir devant la télé parce que je voyais des traits d’images derrière ses volets. Après un quart d’heure d’efforts sur la sonnette, il s’est enfin décidé à entrouvrir sa porte d’entrée. Explications un peu houleuses sur le respect du voisinage, la vie en communauté ; j’ai esquissé une vague idée sur le droit de chacun qui s’arrête là où commence celui des autres, etc. Enfin, à contrecoeur, il a daigné rentrer son clebs. Une autre fois, c’était à minuit ; du balcon, j’ai gueulé ma désapprobation mais le vieillard n’en avait cure ! Je me suis fait traiter de taré avant qu’il s’enferme chez lui avec son bâtard.

Ha, l’amour à quatre pattes, l’amour à la langue bien pendue, l’amour à poil… Mais il faut qu’il se fasse les poumons, son chien ! Comprenez-vous ? Au prix des boîtes, des consultations chez le vétérinaire, des dommages collatéraux dans la baraque, du toilettage, il a bien le droit d’aboyer aussi !... Et le collier ; vous avez vu le collier ?! C’est celui du brave Nestor, son chien précédent ! Mais c’est un animal de compagnie ! C’est un chien pour parler, c’est pour se rendre utile tous les jours qui passent ; depuis qu’il est veuf, il n’a plus personne pour l’écouter et le subir… C’est tellement réconfortant de se sentir considéré même dans les yeux de son Médor.
Un chien, c’est toujours content ; ça remue toujours la queue, pourvu qu’il ait de l’eau dans son bol et de la bouffe dans sa gamelle. Mais son chien, il le comprend, il ne lui manque que la parole ! Tant qu’on n’a pas de chien, on ne peut pas comprendre ; c’est un peu comme des parents sans enfant. Il faut en avoir un pour entrer dans la grande famille des maîtres.

Je connais des gens qui ont des chiens qui bouffent mieux qu’eux. Je connais des gens qui bouffent ce que leur clébard ne veut pas. C’est qu’elles deviennent difficiles, ces petites bêtes de compagnie ! Faut distraire leur appétit. Ils surveillent les merdes de leurs animaux domestiques et ajustent le régime à leurs boyaux si fragiles !

« Mon chien s’ennuie, il stresse, il dort mal… » « T’es fou, pas d’os de lapin ! Ça perce les intestins ! Pas de chocolat, c’est du poison ! Pas de pain, ça le constipe !... » « Il dort avec moi, il prend toute la place… »

Echange de bons procédés de son côté, le chien, jamais il ne dit :

« Tu m’emmènes au restaurant ?... On va quand au cinéma ?... Ouah, tu pues de la gueule, ce matin !... Encore des boîtes ?... T’enlèves pas tes bigoudis pour nous promener ?... On va où en vacances ?... On passe notre temps chez ta mère !... Quand est-ce que tu arrêtes de fumer ?... Sors la poubelle !... Il t’a loupée, ton coiffeur… T’as encore bigorné la bagnole !... » Etc.
Lui, il ne nous juge pas ; il profite de la main qui le caresse et le nourrit. Un chien, c’est un peu comme un miroir optimiste : quand on le regarde, il est toujours content. On peut tout dire à son chien ; c’est notre confident, il croit tout avec le même entrain. Les embrouilles, les chinoiseries, les malheurs, il transforme tout ça en jeux, en câlineries, en tendresse. L’ampleur des dégâts de l’isolation moderne est proportionnelle à l’engouement pour les animaux de compagnie. Le chien, c’est devenu le psy de tant de gens.

Et les maîtres. A la télé, vous pouvez leur montrer des massacres d’enfants, des crimes, des découpages de chair humaine, des guerres bien saignantes, ils ne s’offusquent pas mais montrez-leur des plaies sur un chien maltraité, tout de suite, ils montent au créneau ! Catégoriques, ils préfèrent leurs bêtes aux humains !
Il y a bien quelque chose qui déconne au royaume de ces maîtres. Je pense qu’ils ne sont plus tout à fait capables de discerner les vraies importances dans ce bas monde ; ils les laissent à d’autres, cela dépasse leurs compétences. L’innocence animale est le seul leitmotiv de leur quête du Bonheur. Ils se paient sur la bête, c’est Report sentimental, caresse qu’ils n’ont pas donnée, occupation de solitude, désolation ordinaire, etc. Y a comme du mou dans leur comprenette, un certain décalage dans leur affectif. Déçus, ils ont des nostalgies si grandes qu’il n’y a que leurs animaux qui peuvent les comprendre. Trahis, l’Amour des Hommes, ils n’y croient plus ; alors, ils se laissent embrasser par leur toutou, même s’il vient de se lécher le cul avec une grande application de vermifuge, et ils se sentent enfin aimés.

Je les fuis, ces gens ; ils ne sont plus dans la réalité. Je crains leur morale, leur regard sur le monde, leurs conclusions de vétérinaires comme seules justices du moment. Psychologues, ils pensent chien, ils jouent chien, ils mangent chien, ils dorment chien, ils parlent chien, ils traduisent ses silences, ses aboiements et ses regards intéressés, ils vivent à son heure et survivent de cette seule occupation.
Quand je les visite, ils laissent leur Arthur (aujourd’hui, les chiens ont des prénoms d’humain) me renifler la braguette et s’il me reconnaît, ils me reconnaissent. Au bout d’un moment, j’ai l’impression d’être dans un chenil. C’est plein de photos du clébard dans les cadres, de bave sur le carrelage, de marques de crocs dans les encoignures de portes, de tapisserie déchirée et autres jouets sonores qui jonchent le sol. C’est leur petit dernier, alors, ils me racontent tous ses exploits, de la dernière dent de lait jusqu’au premier jappement, et je me demande ce que je fous dans cette merde. Mon pull est plein de poils, j’ai de l’écume sur le pantalon, quelques coups de dent dans les chaussures et je pue le chien mouillé. Chut ! Il y a trente millions d’amis, à la télé !...

Enfin, j’hésite entre aller flinguer le maître de deux coups de chevrotine dans la gueule ou aller perdre son chien pendant le sommeil du vieux. J’ai bien pensé à brûler sa baraque, à soudoyer quelques artificiers pour tout faire péter ou l’attaquer en justice pour maltraitance à animal. Il l’avait laissé attaché au soleil pendant deux heures, j’ai les photos… Si on ne met plus les violeurs en prison, lui, Il pourrait bien s’y retrouver avec mes preuves !...
En attendant d’être sourd, j’ai acheté un casque ; je passe mes journées avec ça sur les oreilles. Je n’entends plus rien, ni les oiseaux, ni le vent dans les branches, ni les enfants qui jouent dans la cour de récré. J’ai fait faire des devis pour du triple vitrage, j’ai calfeutré tous mes volets, on m’a même conseillé de prendre… un chien…