Il a longuement fait couler l’eau fraîche sur ses poignets et au creux de ses mains. Il lui semble que ce raffut de tambour du Bronx qu’il entend dans sa poitrine depuis ce matin se calme un peu, à mesure que ses gestes deviennent plus précis. Il sèche ses mains consciencieusement, et refait les gestes qu’il a appris, et qu’il a pourtant répété des centaines de fois…il ne s'agit pas de trembler.

Car aujourd’hui, il va être seul sur son fil de funambule, il va être le Patron. Cette pensée lui déclenche un vertige qu'il repousse d'un revers de main. Ce n'est pas le moment de flancher. Tout lui revient, comme un flashback dans un mauvais film : son enfance difficile, terrible, et cette phrase, cette phrase, comme une malédiction de chiromancienne, que son père lui a répétée toute sa vie : « Tiens, tu me fends le cœur ! ».

Trop petit, trop timide, pas assez musclé, trop mauvais, trop nul. La honte de son père.

Alors il a extirpé, de son cœur à lui, la force de s'en sortir. Par fierté, par défi. Par un énorme besoin de se prouver qu'il pouvait y arriver, qu'il n'était pas le nul, le raté, le bon à rien.

Il a usé ses yeux et sa tête sur des milliers de cours, durant des milliers de nuits. Comme un acharné.

Et aujourd'hui, on va enfin l'appeler Docteur. Il a réussi. Il le sait. Il le sent. Il va devenir un brillant cardiologue. Il s'apprête à opérer son premier patient. 

Et par un juste retour des choses, ce patient, c'est son père.