« Pour jeudi en huit, vous direz en vingt lignes et au passé simple  ce que vous fîtes aujourd’hui retour de l’école. »
10 Mai 1903, Eugène quitte l’école communale de Saint-Denis par la porte de la cour.
Il reprend l’itinéraire qu’il s’est choisi. Certainement pas le plus rapide, mais celui qui lui laisse le temps. Celui qui l’abandonne à sa solitude, entre les jardins ouvriers et par-dessus les canaux.
…  « direz ce que vous fîtes… le passé n’est jamais simple », pense Eugène, à en juger d’après la nostalgie qui le domine, lui qui n’a rien connu encore.
Il pense aussi qu’il ne lui serait pas difficile de rendre un devoir formidable, si seulement il osait entrer à la consultation de la chiromancienne, au fond d’un jardinet qu’il longe chaque jour.
Il a beaucoup à faire avec son passé et n’a jamais senti la nécessité de connaître son avenir. Il ouvre la main dans laquelle il fait tourner une bille de verre. Il en observe les lignes directrices.
Ecrire, en vingt lignes, l’avenir que lui révèlent les lignes de sa main, au passé simple : un tour qu’il jouera volontiers au maître ! L’idée le pousse en avant. Il ouvre un portillon, marche dans l’allée gravillonnée, tire un carillon, fait s’envoler les merles du cerisier, bat en retraite, enfonce sa casquette, épaule son cartable, renonce à son avenir, s’arrête, se retourne, esquisse un salut, , fouille ses poches, constate l’absence de monnaie et la présence de billes, entre dans une cuisine, tend la main. Tombe assis. Ecoute.
Maintenant, il marche bercé par les promesses de femmes, l’angoisse des maladies, la certitude d’un destin, orphelin de père et de mère et tout tendu vers son avenir.
Dans sa tête, il écrit pour le maître :
« Aujourd’hui, retour de l’école, je décidai d’emprunter les chemins de traverse. J’entrai chez la Diseuse. Elle tut mon passé mais me dit l’avenir. Elle tint en sa main ma main, ligne de vie qu’elle jugea courte, et pâle. Elle parla longtemps de ma ligne de tête, que j’ai fort haute, et me promit à une vie de poète. Puis elle s’attarda sur mes lignes de cœur, car une ne suffirait pas, dit-elle. Elle m’offrit trois femmes, mais je ne me rappelle que de celle aux yeux noirs.
Pour ne pas contrarier la prophétie, j’écrivis ce poème, qui devrait fournir les lignes manquantes :
Les lignes de ma main font le tour de la Terre. – je me voyais poète vagabond-
Puis je rayai.
Les lignes de ta main font le tour de mon corps,
Un rond de danse en doux accords.
Je rayai, empourpré jusqu’aux tempes. Cuit.
Les courbes de ta main font le tour de mon cœur
Mont de Vénus et de douceur
Je rayai.
Repensant à la femme aux yeux noirs :
La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur,
Un rond de danse et de douceur
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j’ai vécu
C’est que tes yeux ne m’ont pas toujours vu. »
Huit jours plus tard, l’instituteur écrivit en marge de la page :
« Vous décevez tous mes espoirs de vous amener jusqu’au Brevet. Votre récit n’est que pure invention. Vous ne respectez pas le temps imposé, dans ce poème ridicule qui massacre la métrique et offense la pudeur qui sied à votre âge.
Que diable faites-vous au retour de l’école, Grindel ? Votre ligne de tête est en effet si haute que vous heurtez le plafond ! »
Eugène, Emile, Paul Grindel, dit Paul Eluard, dit Didier Desroches, dit Brun, quitta fort heureusement assez vite Saint-Denis…