Mon Amour, sur le vieil arbre au fond du jardin, il reste encore des papillons posés qui ne semblent pas craindre notre froid. Pourtant il s’est bien avancé, notre automne drômois. Les pluies en ont décimé un grand nombre ou bien ils se sont  envolés précipitamment avec les premiers vents soutenus. A l’évidence, les branches noircies se clairsèment et l’on devine aujourd’hui facilement la nudité précaire de l’arbre se découvrant de tous ses hôtes éphémères.  

J’ai passionnément assisté à toutes leurs mues successives, du précoce printemps jusqu’à maintenant ! Si tu avais eu ma vision de leurs parures, tous ces fondues aux verts si tendres, dans leurs bruissements de première éclosion ! Ils accaparaient le paysage avec toutes leurs dévotions dépliées, dédiées à notre Dame Nature. Chaque recoin de l’espace s’infestait de leurs simagrées de jeunes prétendants, encouragés par notre soleil retrouvé. Ils étaient si nombreux qu’ils s’amusaient à faire des ombres passagères dans le jardin !

Parfois un plus superbe qu’un autre dépliait ses ailes en grand pour inaugurer dans l’azur bienveillant d’autres dessins plus subtils, plus aboutis, plus grandioses et toute l’équipée de la branche l’accompagnait dans cette sublime contagion de couleurs incroyables !
Chacun d’eux avait ses propres nuances élaborées avec une infinie précision comme si Notre Créateur avait personnellement ajouté sa touche finale au pinceau de ses conceptions.

Tous les jours, il en arrivait d’autres ! J’ai pensé que cette belle saison était propice à leur migration car tous les arbres, les uns après les autres, se garnissaient copieusement de ces gentils hôtes multicolores ! Ils n’étaient pas farouches, non ! Ils se multipliaient comme une grégaire troupe bigarrée à l’assaut des arbustes. Ils envahissaient de beauté aérienne les alentours.

J’étais dans le jardin du matin au soir ! Je guettais les nouveaux arrivants même sur la plus petite des plantes ! Ils offraient leurs ailes ouvertes à notre soleil. Ils se réchauffaient avec leurs couleurs chatoyantes en opposition complice dans le décor du paysage,  modifiant même les apparences ! Ils bourdonnaient de plaisir quand un zéphyr se laissait prendre dans le labyrinthe des branches perchoirs. Ils chuchotaient des chansons de batifolage nocturne quand le crépuscule avait caché dans l’horizon les dernières lumières du jour.

L’été chaleureux fut toute une symphonie orchestrée au rythme magistral de leurs incandescents frémissements incessants. Ils étaient tellement nombreux que les branches pliaient sous leurs poids de plume ! Ils avaient soif, je leur donnais à boire…  J’en avais apprivoisé ! Ils se laissaient caresser ! Je pouvais les admirer de près.

Certains, précoces, ont commencé à changer doucement leur parure. Devenus adultes, leurs habits de fantasia se sont ornés de nouvelles couleurs plus chaudes, plus flamboyantes, plus en harmonie avec les premiers rayons obliques de notre soleil capricieux. C’était comme l’annonce imminente du grand bal de l’automne. Si tu avais vu tous mes beaux papillons volages se tendre sur leurs branches avec un empressement de grand voyage !
D’autres s’enroulaient rougissants comme s’ils étaient pris d’une grande pudeur à l’approche d’un aquilon puissant. C’est comme si l’arbre s’enflammait de tous ses papillons animés !

Un jour d’automne, un peu plus froid, avec quelques frissons, ils ont tenté de s’éparpiller dans le vent. Moi, j’aurais bien aimé les retenir ! Dans leurs robes de salon, ils ont commencé à s’envoler en tourbillonnant. J’avais l’impression que chaque arbre tutélaire avait sa propre symphonie pour se défaire de ses pensionnaires ! Un peu désemparés, un peu étonnés, un peu incertains, ils volaient ! Ils tourbillonnaient ! Ils valsaient… Ils se sont même retrouvés dans des spirales dansantes endiablées !

Si tu avais pu participer à l’émancipation merveilleuse, au vertige sidéral de toutes ces couleurs libérées ! Les rouges se mélangeaient aux ocres ! Les jaunes se remarquaient avec leurs arabesques conniventes avec les ambres ! C’était un feu d’artifice de couleurs ! Ils dansaient près de mes yeux mélancoliques ! Hé oui, je m’étais habitué à leur présence moirée !

Au moindre froissement, au plus petit chuchotement de la brise, à la rumeur d’un alizé, ils étaient aspirés dans le ciel ! Chaque papillon détaché avait son envol précieux ! C’est comme s’ils s’enivraient d’incessantes poursuites diaprées. J’en ai vu qui planaient dans des courants ascendants remplis de vraie certitude de haute voltige. Dans une bourrasque soudaine, il en partait des centaines ! Je suis sûr qu’ils s’enfuyaient à la recherche de terres africaines !

Au début de l’aventure, je comptais les absents ; maintenant, je compte les présents encore agrippés à leurs branches comme des naufragés sans espoir. Leurs ailes sont atrophiées, elles sont craquantes, mordorées comme brûlées par le temps et je crains pour mes papillons des desseins de chute sans évasion. Comme une naturaliste sauvage, la pluie chagrine en a collé sur le sol détrempé, le maudit vent emprisonnant en a grillagé des milliers dans ses filets de clôture et je soupçonne mon voisin de griller ceux qu’il a ratissés en tas morts.

Sur leurs ailes rabougries, les couleurs se sont éteintes dans une mixture embrouillée de mauvais peintre fou. Chaque matin, je dénombre ces quelques obstinés encore accrochés à leurs branches frileuses. Si je pouvais, je les garderais jusqu’au printemps prochain. Je ferais la nique à l’année, celle qui nous tue un peu plus, tous les jours fanés. Dis-moi mon Amour, où vont les grands papillons quand la saison de l’hiver les tue sans rémission ?...