03 mai 2014

Le Faux départ (Joe Krapov)

Le maestro est une petite dame en pantalon noir, corsage noir et gilet bleu pétrole. C’est elle qui nous a accueillis et nous a dit : « Il reste de la place devant ! ». J’en ai été très heureux parce que je ne voulais pas le manquer ce concert où j’avais prévu de jouer les paparazzis.

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Je suis assis à la gauche d’une autre jeune femme qui a de très jolis bas bleus. Je les ai mêmes photographiés. Oui moi aussi je suis comme le colonel Lavictoire, j’aime les bas bleus. Mais pas le fouet. J’ai une sexualité tout ce qu’il y a de plus classique. Enfin, je le croyais, jusqu’à ce concert-là ou j’ai découvert tant de choses !

Nous ne sommes pas à l’Opéra de Rennes, qui est très beau aussi avec sa rosace en forme de ronde de Bretons dansant au plafond de la salle de spectacle, mais la qualité des prestations des élèves de Mélimélodies dans la salle du Grand Cordel s’améliore d’année en année. Le maestro se prénomme Béatrice et si l’on sait qu’elle dirige par ailleurs une troupe de quarante chanteurs amateurs qui jouent des opéras-bouffes comme « La Belle Hélène » ou « La Fille de Madame Angot », on ne peut que lui dire bravo pour la qualité musicale qu’elle obtient de ses ouailles.

Le maestro est venu s’asseoir à ma gauche. Elle ne bat pas la mesure, elle ne dirige pas, il y a Cécile, la pianiste qui accompagne les petits ensembles, qui donne le la et le départ. Tout est bien, sauf qu’on est en Bretagne et que par ici les gens ont du mal à se lâcher. Même les plus aguerries ont cette énorme trac qui leur fait flageoler les jambes et les empêche d’envoyer la sauce. Mais bon, on n’est pas à un concert de hard-rock, non plus !

Et puis oui, je sais, j’ai beau jeu de critiquer, surtout depuis que je ne chante plus qu’en petit comité et que le plus souvent même c’est devant mon magnétophone à quatre pistes archaïque que j’arrache trois bêtises à mon filet de voix même pas mignon! Mais bon, je vais bientôt devoir revoir mes opinions là-dessus aussi. Car est arrivé le tour de la petite dame habillée en rouge bordeaux. J’appuie sur le bouton rouge de mon appareil photo pour enregistrer sa prestation sous forme de film. Elle est tout sourires, elle prend sa respiration, le piano démarre sur la phrase d’introduction, marque un silence et... PAF le chien ! Faux départ ! La cantatrice pas chauve essaie de rattraper son coup mais cette fois c’est la pianiste qui a du mal à retrouver ses starting-blocks.

- Reprends à la mesure précédente, Cécile, ordonne gentiment le maestro.

 La pianiste exécute six notes (ce n’est pas too many pour du Mozart !) puis cette fois-ci les voilà au diapason. Et là, tout le monde reste sur le cul. Peut-être parce que c’est Mozart, l’air de Chérubin, "Voi che sapete" des "Noces de Figaro", peut-être parce qu’il y a eu ce faux départ qui a fait qu’on s’attendait au pire, mais nous voilà tous plongés dans un état de grâce et c’est peut-être bien le meilleur moment du concert. Ce Chérubin-là nous emmène aux anges ! Qui plus est, ma batterie qui clignotait ne me lâche pas et le morceau fini, je suis tout aussi heureux de l’avoir mis dans la boîte que d’avoir volé ses bas bleus à ma voisine.

Car le Chérubin en question n’est autre que Marina Bourgeoizovna, ma chère et tendre épouse. Je ne vous mens pas, vous allez pouvoir entendre tout ça un peu plus bas.

Après, une fois le concert fini, ce qui a été bien et qu’on n’a pas à l’Opéra de Rennes où on paie bien plus cher l'entrée, c’est que le public a été invité à partager un superbe potlatch avec les musiciens et musiciennes. Il y avait là de généreux cakes aux olives, d’excellents vins blancs, des gâteaux au chocolat, des tartes au citron, des macarons... Comme je ne suis pas une lumière, j’ai laissé tous ces gens discuter entre eux et je m’en suis mis plein la lampe. Après tout, depuis ce soir-là, toutes proportions gardées, je suis un peu l’Irma de la Castafiore, non ? Un genre de groupie du pianiste ? Oui, c’est vrai, je préfèrerais être, tant qu’à faire, le compagnon bath au lit de Cécilia Bartoli. Il n’est pas interdit de fantasmer, que je sache ? De toute façon, Marina B. le sait bien que j’ai des maîtresses aussi virtuelles qu’inaccessibles. D’Isabelle Huppert à Isaure Chassériau en passant par toutes les violonistes irlandaises rousses ou pas.


Ce qui me satisfait moins, c’est de dormir désormais avec Chérubin. Si je consulte Wikipedia, j’apprends que le rôle de Cherubino, page du comte, est tenu par un mezzo-soprano travesti.

Quelle angoisse ! On s’endort aux côtés de la femme de sa vie, on se réveille dans le lit d’un travelo !

Je crois que je n’aurais pas dû mélanger les vins et finir tous les macarons à la pistache au potlatch !
 

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Musique d’été (Fairywen)

 

 

Les rayons du soleil réchauffent la prairie bruissant du chant des criquets, des sauterelles et des stridulations des cigales. De temps en temps, un grillon frotte ses élytres l’une contre l’autre, faisant entendre son chant d’amour par delà la jungle des herbes. Haut, très haut dans le ciel, une alouette lance ses trilles joyeux afin de signaler à tous que ce bout d’univers est le sien. Depuis la forêt proche, un concert d’oiseaux lui répond, troublé de temps à autre par la fausse note du croassement discordant d’un corbeau. Une brise légère se glisse entre les feuilles des arbres, créant une douce ritournelle qui accompagne en sourdine les petits virtuoses ailés.

Là, sous les frondaisons, murmure l’eau fraîche de la rivière, qui dégringole en éclats cristallins de la cascade pour glisser decrescendo dans le petit lac qui miroite à ses pieds. Le coassement soudain d’une grenouille ou son plongeon dans l’onde pure donne comme un petit coup de cymbale dans la musique sans partitions ni chef d’orchestre qui se joue dans ce petit coin de nature.

Mais voilà qu’un nouvel instrument entre dans la danse, un duo de soupirs légers et de rires étouffés… Chut, ne soyons pas indiscrets, allons-nous en, et laissons la clairière aux deux amants qui viennent de s’y allonger, sur un nid de mousses et de fougères, et qui sont là pour s’aimer dans la musique d’un après-midi d’été…

Les petits chanteurs seront visibles et audibles ici à partir du 2 mai 00h30.

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Vocation (Minuitdixhuit)

- Mais qu’est-ce que je m’ennuie…

grommelait le Maestro après qu’il eut lancé le premier mouvement.

- Mais qu’est-ce que je m’ennuie, c’est vraiment pas mon truc, et ça fait vingt ans que ça dure, et ça fait vingt ans que je m’agite comme un malade devant un troupeau de bœufs avachis avec, derrière moi, une colonie de pingouins et d’autruches empailletés… Tiens, hier, pendant que l’orchestre s’accordait, j’ai fait le coup du taille-crayon pour aiguiser ma baguette, ça les a fait rire… Vingt ans que je le fais… Tous les jours.

Moi, ce que j’aurais voulu faire c’est un métier manuel, pas monotone, en prise avec la réalité, un métier qui sert à quelque chose, je ne sais pas, par exemple charcutier-tripier, ça j’aurais aimé faire, hacher une belle panse de brebis, épiler une jolie tête de veau pour en faire un bon fromage de museau…

… Tiens à propos de museau, regardez donc les narines du premier violon, non mais ce n’est pas possible ces poils qui dépassent, on dirait des aisselles de Femen ! S’il pète une corde, il va pouvoir continuer à jouer dans ses trous de nez !

Oh là, où j’en suis moi… Ah oui, dzeng, dzeng dzeng dzeng… Mozart…

Mais qu’est-ce que j’aurais aimé être, heu… plombier, ah, oui, ça c’est un beau métier, tu scies, tu râpes,  tu soudes, tu visses, et après tu mets en eau et… fontaine !

… Beurk, mais regardez-moi ça, le trompette qui bave comme un escargot dans son tuyau, ça fait trois fois qu’il vidange sa clé d’eau, il y a déjà une flaque de salive sur l’estrade, il va falloir que je mette des bottes en caoutchouc bientôt !

Bon, concentration, et dzim, et dzim et dzim, dzim, dzim… Mozart…

Ou bien une ferme, paysan, se lever tôt, la campagne, Joye, élever des vaches laitières, les traire amoureusement, ça j’aurais aimé, l’odeur de foin, le lait tiède et onctueux qui sort des pis…

… Bon sang les nichons de la cantatrice, mais ça n’est pas possible ! Et c’est du naturel ça, pas du demi-écrémé ! Chaque fois qu’elle pousse un contre-ut j’ai l’impression qu’elle va se barrer en montgolfière !

Tam, ta ta tam tam. Bon, ils suivent mieux que moi, j’ai deux pages de retard sur la partition... Mozart…

Ou alors sportif de haut niveau, se dépenser pour quelque chose, pas battre l’air avec un cure-dent géant comme un forcené épileptique, des entrainements, de la musculation, un beau corps sculpté…

… Pas comme ce bidon que je me prends de jours en jours, tiens ça y est, j’ai craqué un bouton de ma chemise, on ne voit plus que mon nombril qui dépasse à présent, c’est joli !

Tan lan tan taaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaan.

Bravo, bravo, bravissimo !

Mince c’est déjà fini… La foule de La Scala, l’orchestre entier, debout, et ça applaudit à tout rompre, mon Dieu, je ne vais jamais pouvoir les saluer, ou alors la Légion étrangère, ah oui, ça j’aurais aimé, ou mineur de fond, ou homme-grenouille, ou dératiseur, ou gauleur de noix, ou, ou, ou, ou…

Mais qu’est-ce que je m’ennuie…

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C'era una volta il West (Epamine)

1972.

Le beau moustachu barbu porte son pantalon pattes d'eph et ses mocassins à gros talons. La belle aux yeux verts a enfilé sa jolie petite robe courte et ses sandalettes à semelles épaisses et talons vertigineux.

Ce soir, tout beaux, ils vont au cinéma, tous les deux. Les filles sont grandettes et elles feront dînette - elles aiment bien ça les deux p'tiotes, quand les parents s'offrent une soirée: elles peuvent regarder la télé et le samedi, y'a Maritie et Gilbert Carpentier! Stromae n'est même pas né!

...

Comme si c'était hier, je revois mes parents le lendemain de cette sortie : ils étaient heureux!  Ce matin-là, dans leurs yeux, j'ai vu des étoiles de Noël, des paillettes d'anniversaire, des arcs-en-ciel de lumière et des perles de pluie sucrée... Et ce furent des Oh!, des Aaaah!, des notes sifflotées, des passages racontés, des émotions partagées...

Quelques jours plus tard, sur notre tourne-disque moderne (Si, si, il était moderne: il possédait la petite manette qui permettait de relever le bras sans risquer de rayer le disque!!!), tournait inlassablement cette musique qui donne le frisson (enfin, à moi, c'est ce qu'elle fait!) 

Soeurette et moi avons enregistré chacune des notes de cette mélodie (comme de tant d'autres, d'ailleurs!) car tous les moments passés en famille (à quatre, donc!) dans notre petit appartement, en voiture ou ailleurs, furent forcément vécus en musique. Nous avons grandi sous la baguette des plus grands et nous avons été bercées par les plus belles voix... En trente-trois ou en quarante-cinq tours, chefs d'orchestre et divas n'ont cessé de tourbillonner, de tournicoter et de sillonner dans le salon...

P1070657Mais nos hits du Top 50, c'est quand on lui demande, encore aujourd'hui, d'aller chercher son bel étui... Sans parler de liturgie, il y a comme un petit cérémonial dès qu'apparaît la jolie boîte. Il l'ouvre avec solennité, en sort le brillant Hohner 64 Chromonica "Professional" Wood Case qu'il réchauffe toujours du même geste caressant, l'enveloppe instantanément de ses deux mains expertes et commence à jouer...

 

Mon homme à l'harmonica, ce n'est pas Charles Bronson. Mon maestro à moi, c'est mon papa... Dans une prochaine vie, il le faut, mais dans très très longtemps j'espère, il deviendra le grand chef d'orchestre, le maestro qu'il a toujours voulu être...

 

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