Il lui reste une heure. Excepté sa Fender fétiche, toutes ses guitares ainsi que son costume de scène doivent déjà se trouver dans sa loge. La balance est au cordeau depuis le début de l’après-midi. Il a déjà sifflé son litre de Benriach 19 ans d’âge, le seul assez efficace pour évacuer le stress à venir de la scène ; l’autre litre lui est camouflé dans une banale bouteille derrière son ampli et lui fera tenir les heures de concert, les sauts, les déhanchés, les solos qui n’en finissent jamais. Et pas que la gnôle d’ailleurs, mais ça… cela appartiendra à la légende.
Oui, Barbara, sa fidèle assistante et ex-p.. de femme a sûrement assuré comme d’habitude. Leur divorce lui avait coûté une baraque et la moitié d’une île. Une Harley aussi. Mais il y avait gagné la paix et une partenaire à toute épreuve.
Oui, la paix. Un coup d’œil dans le salon aux murs ornés de fusils, de disques d’or, d’une tête d’orignal empaillé. Il y aussi un bar chargé de fûts de bière, de bouteilles vides, de restes de fêtes et un immense canapé en cuir usé par la ribambelle de pin-up carrossées qu’il a culbutées, seule ou en compagnie.
Il s’enfonce dans le vieux fauteuil, celui qu’il n’a jamais remplacé depuis plus de quarante ans. Il est 17 h 30, aucune chance que qui que ce soit ne s’aventure à le déranger. Il attrape la télécommande de sa chaîne dernier cri et fait taire les feulements de guitare. Soudain, il n’entend plus que les crépitements du feu. Il se lève, sort de sa pochette un vieux vinyle et retourne s’asseoir pendant que les premières notes de l’album se saisissent de chaque parcelle de la vaste maison. Un son friable, au toucher délicat, fragile. Il ferme les yeux.
Cinq minutes et neuf secondes, solitaires, honteuses, jouissives. Un concerto italien de Bach, inoubliable, inavouable, qu’il savoure les yeux fermés, juste avant que Jasper, leur chauffeur, passe le prendre à 174h5. Cinq minutes neuf secondes d’un plaisir interdit, tatoué plus sûrement sur son corps que les dessins qui ornent ses bras et son torse.
Il a rangé le disque, l’a dissimulé dans une fente que seul lui connaît, caché la platine. Il soulève sa carcasse sanglée de cuir. Il sent l’alcool qui lentement lui donnera l’envie de bouger, courir, faire hurler ces mélodies qui résonneront dans les corps de la foule massée devant eux. Il sait aussi que, quand il entamera un de ses solos, chaque note de Bach se faufilera dans ses riffs, prolongeant la mélodie plus loin que le succès, l’orgueil, l’argent ou la drogue ne le feront jamais.