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Petite fille, ce qu’elle adore, c’était la musique classique.
Elle s’enthousiasme pour les chants grégoriens.
Le Requiem de Mozart lui tire des larmes et les variations de Bach la mettent en transe.

A quinze ans, jeune fille romantique, enfermée dans sa chambre, elle est allongée sur son lit, revêtue d’une fine chemise de dentelle. Alanguie, elle rêve, les yeux au plafond, une joue sur sa main. Pendant tout ce temps-là, sur son tourne-disque Teppaz, Edith Piaf  essaie vainement de consoler « Milord », Georgette Plana roucoule « Riquita » et Berthe Silva sanglote « les roses blanches ».

Ce n’est qu’aux quinze ans de son fils qu’elle rencontre enfin les musiciens de sa propre adolescence. C’est au cours d’un long parcours en voiture en direction de l’Italie qu’elle découvre en sa compagnie Les Beatles et les Rolling Stones, Pink Floyd et Credence Clearwater Revival. Durant ces vacances, à trente-huit ans passés, elle danse enfin sur « Belles, belles, belles » de Claude François et pleure en écoutant « Mon amie la rose » de Françoise Hardy dont elle n’avait jamais entendu parler vingt-cinq ans plus tôt. Ils étaient pourtant, à la fin des années soixante, au plus fort de leur popularité, parait-il.

Maintenant, à près de soixante ans, ce qui la passionne, c’est la musique techno, le hip-hop, la soul music. Elle passe des heures sur sa radio préférée, NRJ, qu’elle met à fond dans sa voiture.
Elle s’amuse beaucoup des airs ahuris que prennent les ados boutonneux affalés à l’arrêt de bus quand ils la voient passer, les yeux dissimulés sous ses Ray-ban mais arborant fièrement son épaisse chevelure blanche et une marinière Armor Lux, tout en conduisant sa C3, trépidant sous les vibrations des basses.
Répondant à leurs quolibets plutôt admiratifs : « - Ouais, t’as vu la mamie, comme elle déchire ! Ça c’est d’la zik, d’la vraie ! Vas-y mamie, ouaichhhh ! », elle leur envoie son plus charmant sourire en pensant : « Ben oui, les petits gars, faut vivre avec son temps et mieux vaut tard que jamais !  »

Pourtant le soir, quand elle rentre chez elle, seule dans sa chambre, allongée sur son lit, en chemise de nuit de pilou et robe de chambre en polaire, sirotant une tasse de thé dans laquelle flotte une rondelle de citron, elle rêve, les yeux au plafond.
Sur sa chaîne hi-fi dernier cri tourne un CD.
Certains soirs, elle s’enthousiasme à l’écoute d’un chant grégorien.
A d’autres moments, c’est le Requiem de Mozart qui lui tire des larmes.
Mais ce qui la rend la plus heureuse, ce sont encore et toujours les variations de Jean Sébastien Bach. Elles parviennent comme autrefois à la mettre en transe.

En les écoutant, bien au chaud sous sa couette, elle se dit que, même s’il est nécessaire de rester en phase avec son époque, on doit malgré tout rester fidèle à l’enfant que l’on a été et savoir lui rendre hommage de temps en temps.