…Quand j’étais tout gamin, maman m’envoyait à la chorale de notre petite paroisse.

J’aimais bien me retrouver au milieu des jeunes interprètes novices. Turbulents, on chahutait gentiment en attendant les premières mesures et nos échos enfants s’envolaient aussi haut que les arcades entrecroisées dans les plafonds voûtés.

Les Saints des statues, attentifs, nous faisaient les gros yeux jusque dans les vitraux incandescents. Alors les silences revenaient avec des intentions de langueur d’éternité mais, frétillants de vie, on ne pouvait pas s’empêcher de rire en sourdine pour tromper cette sorte de solennité inépuisable.

J’aimais bien cette forme enveloppante de protection divine, invisible mais tangible, sourde mais retentissante, fragile et éternelle à la fois. Le curé tentait de restaurer l’ordre à notre gentille cacophonie innocente en tapotant son pupitre avec des airs contrits de chef d’orchestre dépassé. Ou bien, sa  baguette sifflait dans l’air des tempos énervés jusqu’à ce que le calme revienne entre les bancs. Mais enfin, avec quelques commandements péremptoires, il ramenait la discipline dans son troupeau comme un pâtre, avec son bâton, ses brebis égarées.

Même les Saints des statues remettaient leurs auréoles en place et dépoussiéraient leurs robes de bure pour écouter nos cantates ! Du moins, c’est ce que je croyais en regardant les ardeurs fléchissantes ou révoltées des flammes sur les quelques cierges allumés pour remodeler leurs ombres suspendues, furtives et incertaines, celles enchâssées dans leur niche.
J’avais l’impression que Dieu nous écoutait pendant ces cérémonies chantées. Il devait bien se trouver sur un des bancs pour superviser en souriant notre petit ensemble vocal. Même notre Jésus planté sur sa croix ouvrait un œil intéressé quand nous entonnions des cantiques à sa gloire ! Je n’osais jamais me retourner de peur qu’il me regarde en particulier.

Oui, j’aimais bien notre attroupement harmonieux dans le chœur. Il y avait quelque chose de bouleversant, une forme de symbiose éclatante, une complicité musicale comme si toutes nos voix, accordées au même diapason, envoyaient jusqu’au Ciel nos partitions célébrantes. A la baguette, le curé envoûté nous encensait avec des sourires ravis de communion solennelle heureuse.

Parfois quand le grand silence revenait après un couplet terminé, j’avais des frissons incroyables sans avoir froid. Nous étions encore connectés avec l’Unisson pendant de longs instants ! C’est comme si l’écho de nos voix n’avait pas encore envie de se taire.
On se regardait avec une grande fierté modeste, celle d’avoir participé à cette migration radieuse en se félicitant intérieurement de notre collaboration intime.

C’est sûr, notre Jésus de l’église, en d’autres temps, aurait applaudi notre symphonie !... Les statues des Saints se redressaient, en bousculant leurs ombres, en se félicitant d’être encore présentes à notre rendez-vous musical ! Dieu battait dans mon cœur survolté des chamades réjouissantes aux résonances troublées !

J’avais l’impression d’être tout petit et immense à la fois. J’étais béat, présent et absent, dans un Tout, malaxé par des ondes bienfaisantes, ballotté par des sensations euphoriques indéfinissables, emporté par un enchantement divin. C’était dans les alentours du Paradis ?... J’en étais sûr…

J’aimais bien cette situation étrange et féerique, bien au-delà de mes prières les plus assidues, celles que je récitais à l’abri du crucifix de ma chambre. Je flottais dans la nef et je visitais, en les tutoyant, les Saints des vitraux ; j’avais le pouvoir de ressentir le parfum authentique des fleurs posées sur l’autel rien qu’en les regardant ! Je rayonnais, ceint d’une aura brillante, au milieu de tous les Saints ! Le curé toussait, faussement malade, pour qu’on remette les pieds sur terre mais je voyais bien qu’il avait aussi touché les Cieux ! Sa baguette inutile balayait l’air pour donner encore de l’importance à la portée chantée. Sur sa gamme extasiée, la clé était bien celle de la Porte du Paradis…

J’avais un bon copain dans cette chorale. J’aimais bien quand il exécutait son solo.
Sa voix partait, bien ailleurs, bien plus loin que les arcades séculaires de la nef miroir. On l’écoutait ébahis par tant de tonalités, si haut perchées. C’est sûr ! Lui, il ouvrait les portes du Paradis avec autant de limpidité, autant de sincérité lyrique et autant d’allégresse enthousiaste !

Les Saints des statues se penchaient en avant pour savourer ces déferlantes de sonorités si pures ! Jésus se reposait enfin sur sa croix en acceptant sa vilaine posture et Dieu, notre Dieu du Ciel, regardait ses petites créatures en appréciant les trémolos assidus de cette sublime tessiture ! Et notre curé ! Ha, notre curé… Souvent, il lâchait sa baguette magique, transporté par tant d’exaltation, et la chute du petit instrument sur le carrelage froid n’était qu’un simple soupir le long des arpèges délivrés.

Ce petit gars, c’était un véritable ange quand il nous embarquait sur les flots de sa voix si limpide. Chaviré, j’avais toujours les yeux embrumés quand il chantait. Son timbre exceptionnel était la réponse à mes prières d’enfant, le souffle Divin de la réalité probante tellement présente avec ses multiples inspirations surdouées, la fin heureuse de mes questionnements d’angoisse, ma seule croyance éternelle...  

… Je cherchais le meilleur souvenir dans mon âme en sursis et c’est à lui que je pense en courant à l’assaut mortel de la prochaine tranchée. Pendant ces dernières secondes emballées, j’entends sa voix intemporelle ; elle accompagne mes pas si fragiles au milieu de l’hécatombe ambiante.
Même si je trébuche à la balle assassine, maintenant  aux abords immédiats de ma tête enfiévrée, même si je pars en morceaux dans les éclats d’un obus pervers, même si je suis empalé par une baïonnette massacrante ou un sabre au clair, je vois distinctement la porte du Paradis droit devant comme ma seule issue charitable. En mourant avec cette dernière belle pensée, mon passeport pour l’Eternité sera validé…