Le maestro est une petite dame en pantalon noir, corsage noir et gilet bleu pétrole. C’est elle qui nous a accueillis et nous a dit : « Il reste de la place devant ! ». J’en ai été très heureux parce que je ne voulais pas le manquer ce concert où j’avais prévu de jouer les paparazzis.

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Je suis assis à la gauche d’une autre jeune femme qui a de très jolis bas bleus. Je les ai mêmes photographiés. Oui moi aussi je suis comme le colonel Lavictoire, j’aime les bas bleus. Mais pas le fouet. J’ai une sexualité tout ce qu’il y a de plus classique. Enfin, je le croyais, jusqu’à ce concert-là ou j’ai découvert tant de choses !

Nous ne sommes pas à l’Opéra de Rennes, qui est très beau aussi avec sa rosace en forme de ronde de Bretons dansant au plafond de la salle de spectacle, mais la qualité des prestations des élèves de Mélimélodies dans la salle du Grand Cordel s’améliore d’année en année. Le maestro se prénomme Béatrice et si l’on sait qu’elle dirige par ailleurs une troupe de quarante chanteurs amateurs qui jouent des opéras-bouffes comme « La Belle Hélène » ou « La Fille de Madame Angot », on ne peut que lui dire bravo pour la qualité musicale qu’elle obtient de ses ouailles.

Le maestro est venu s’asseoir à ma gauche. Elle ne bat pas la mesure, elle ne dirige pas, il y a Cécile, la pianiste qui accompagne les petits ensembles, qui donne le la et le départ. Tout est bien, sauf qu’on est en Bretagne et que par ici les gens ont du mal à se lâcher. Même les plus aguerries ont cette énorme trac qui leur fait flageoler les jambes et les empêche d’envoyer la sauce. Mais bon, on n’est pas à un concert de hard-rock, non plus !

Et puis oui, je sais, j’ai beau jeu de critiquer, surtout depuis que je ne chante plus qu’en petit comité et que le plus souvent même c’est devant mon magnétophone à quatre pistes archaïque que j’arrache trois bêtises à mon filet de voix même pas mignon! Mais bon, je vais bientôt devoir revoir mes opinions là-dessus aussi. Car est arrivé le tour de la petite dame habillée en rouge bordeaux. J’appuie sur le bouton rouge de mon appareil photo pour enregistrer sa prestation sous forme de film. Elle est tout sourires, elle prend sa respiration, le piano démarre sur la phrase d’introduction, marque un silence et... PAF le chien ! Faux départ ! La cantatrice pas chauve essaie de rattraper son coup mais cette fois c’est la pianiste qui a du mal à retrouver ses starting-blocks.

- Reprends à la mesure précédente, Cécile, ordonne gentiment le maestro.

 La pianiste exécute six notes (ce n’est pas too many pour du Mozart !) puis cette fois-ci les voilà au diapason. Et là, tout le monde reste sur le cul. Peut-être parce que c’est Mozart, l’air de Chérubin, "Voi che sapete" des "Noces de Figaro", peut-être parce qu’il y a eu ce faux départ qui a fait qu’on s’attendait au pire, mais nous voilà tous plongés dans un état de grâce et c’est peut-être bien le meilleur moment du concert. Ce Chérubin-là nous emmène aux anges ! Qui plus est, ma batterie qui clignotait ne me lâche pas et le morceau fini, je suis tout aussi heureux de l’avoir mis dans la boîte que d’avoir volé ses bas bleus à ma voisine.

Car le Chérubin en question n’est autre que Marina Bourgeoizovna, ma chère et tendre épouse. Je ne vous mens pas, vous allez pouvoir entendre tout ça un peu plus bas.

Après, une fois le concert fini, ce qui a été bien et qu’on n’a pas à l’Opéra de Rennes où on paie bien plus cher l'entrée, c’est que le public a été invité à partager un superbe potlatch avec les musiciens et musiciennes. Il y avait là de généreux cakes aux olives, d’excellents vins blancs, des gâteaux au chocolat, des tartes au citron, des macarons... Comme je ne suis pas une lumière, j’ai laissé tous ces gens discuter entre eux et je m’en suis mis plein la lampe. Après tout, depuis ce soir-là, toutes proportions gardées, je suis un peu l’Irma de la Castafiore, non ? Un genre de groupie du pianiste ? Oui, c’est vrai, je préfèrerais être, tant qu’à faire, le compagnon bath au lit de Cécilia Bartoli. Il n’est pas interdit de fantasmer, que je sache ? De toute façon, Marina B. le sait bien que j’ai des maîtresses aussi virtuelles qu’inaccessibles. D’Isabelle Huppert à Isaure Chassériau en passant par toutes les violonistes irlandaises rousses ou pas.


Ce qui me satisfait moins, c’est de dormir désormais avec Chérubin. Si je consulte Wikipedia, j’apprends que le rôle de Cherubino, page du comte, est tenu par un mezzo-soprano travesti.

Quelle angoisse ! On s’endort aux côtés de la femme de sa vie, on se réveille dans le lit d’un travelo !

Je crois que je n’aurais pas dû mélanger les vins et finir tous les macarons à la pistache au potlatch !