Depuis qu’il avait rencontré Leslie, Dominique n’existait plus pour lui-même, il ne vivait plus que par elle, à travers elle, de par la grâce de chacun de ses regards, de chacune de ses paroles. À ses yeux, un seul geste, par sa main esquissé, suscitait un univers gracile et vertueux. Leslie incarnait tout ce que Dominique admirait de toute éternité chez une femme. L’élégance d’esprit et de cœur, la mélodie de sa voix et la cascade rouge de ses cheveux sur ses épaules. L’irradiation de sa peau d’albâtre et ses yeux céruléens illuminés de bonheur faisaient de Leslie, Ève ultime aussi bien qu’absolue Lilith, celle par qui le scandale d’une beauté surhumaine déchire les mondes.

     Ils avaient fait connaissance au détour d’un vernissage. De découvertes en confidences, de petites attentions en sourires complices, un incommensurable amour naquit dans le cœur de Dominique. Une espérance inouïe l’accompagna jusqu’au jour terrible où il déclara ses sentiments. Comment décrire l’effondrement de son âme lorsque Leslie, désemparée par sa déclaration, lui révéla son homosexualité. Ce n’était pas négociable. Elle prononça alors cette phrase caricaturale qui alimente les plaisanteries de fin de soirée, lorsque chacun raconte son plus beau râteau, sa veste la plus seyante : « Je préfère qu’on reste amis ».

     À cette annonce, il se recroquevilla comme une rose défunte. Une souffrance abjecte hantait ses jours et ses nuits. Les anxiolytiques les plus puissants n’y pouvaient rien ; les psys en perdaient leur latin. Chaque soir, au crépuscule, la lance de feu d’Azraël s’enfonçait toujours plus profondément dans sa poitrine. L’air fuyait ses poumons, son estomac refusait toute nourriture. Seuls ses yeux, véritables fontaines de larmes, lui rappelaient qu’il vivait encore, telle une ombre au Shéol.

     Et puis un jour, il en eut assez de saigner. Puisque la médecine des hommes ne parvenait pas à éradiquer cet amour létal qui le rongeait, il décida de s’en remettre à ce Dieu autiste auquel certains prêtent existence. Qu’avait-il à perdre ?

     Sa prière, chuchotée du bout des lèvres, n’en fut pas moins péremptoire. 

     « Seigneur ! Si tu existes, fais quelque chose pour moi ! »

     Comment expliquer ce qu’il ressentit. Était-ce un effet de son imagination ? Un symptôme de son mal-être ? Allez savoir. Le fait est qu’il crut qu’une poigne d’acier arrachait une araignée gigantesque de cet endroit incertain qu’on nomme for intérieur, pour, l’instant d’après, y placer quelque chose de doux et réconfortant.

     Quelques semaines passèrent. Il ne souffrait plus et songeait déjà à reprendre son travail. Tout semblait normal jusqu’à ce que la gardienne, d’un air inquiet, lui demanda s’il souffrait de la gorge. « Votre voix. Elle n’est pas comme d’habitude. On dirait que vous avez mué. »

     Il s’aperçut bientôt qu’il n’avait plus besoin de se raser. Sa chevelure devenait plus épaisse, plus soyeuse. Il se réveillait le matin dans un lit maculé de poils tombés pendant la nuit. Son teint s’éclaircissait, sa peau s’adoucissait. Ses hanches s’arrondissaient et ses pectoraux se transformaient en petits seins. Son sexe s’étrécissait de jour en jour jusqu’à se résorber totalement. Dans la rue, les voisins ne le reconnaissaient plus.

     C’est lorsqu’il prit conscience qu’il devait renouveler sa garde-robe qu’il réalisa l’ampleur de sa métamorphose.

     Alors son cœur bondit de joie et Dominique sut qu’elle pouvait recontacter Leslie.