Elle habitait à la porte de la forêt et ne rencontrait jamais personne. Qui aurait l’idée, à part elle, de s’enfoncer sous les arbres seulement pour le plaisir des sens ? Elle écoutait les paroles du vent et le chant des oiseaux ; elle sentait l’odeur frissonnante du printemps quand une pluie douce pénétrait l’humus et libérait d’impondérables parfums ; elle connaissait le goût de l’averse d’été, parfumée comme une fruit d’Orient ; elle effleurait de ses paumes ouvertes les jeunes rameaux comme les branches centenaires ; et elle voyait défiler les saisons en leurs différents habits pour le plus grand bonheur de ses yeux.

Nul ne passait. Elle allait parfois à la ville en sa carriole à capote, qu’elle relevait ou abaissait selon le temps. Elle était heureuse.

Du moins, elle le croyait. Jusqu’au jour où, sur la place du marché, elle le vit. Lui, un inconnu, choisissant d’un œil connaisseur sur l’étal d’été les cerises et les framboises, qu’il déposait avec précaution dans les mains de la commerçante . Ses cheveux blonds encadraient un visage à la fois viril et doux. Il ne la vit pas ; elle s’était arrêtée, saisie, près de la fontaine, étonnée d’être soudain si faible. Il partait dans l’autre sens ses achats dans un panier et prit place dans une carriole assez semblable à la sienne. Puis disparut.

Dès lors, elle se languit. La forêt chantait moins, hurlait davantage. Les nuits d’orage craquaient derrière les volets, et soufflaient un vent pernicieux.  Les branches drues écorchaient ses doigts fins.. Elle sortit moins, elle rêva plus. L’automne était doré et par la porte ouverte un matin d’octobre s’engouffrèrent les premières feuilles rousses.  Elle quittait sa chaise pour la refermer quand un bruit decarriole l’arrêta : qui se hasardait jusqu’en ce lieu perdu ?

-         Je me suis égaré, Mademoiselle, sans doute devrais-je faire demi-tour…
-          

Ils se regardèrent ; elle le reconnut ,il la découvrit. Ils sourirent en même temps.

 Peut-être ne me croirez-vous pas. . Peut-être direz-vous que j’invente. Il ne fallait pas m’emmener à la porte de la forêt ! C’est un endroit où tout peut arriver : le murmure du printemps, la berceuse des nuits fraîches, l’envol d’un oiseau bleu, le chantonnement d’une abeille, une source, un petit pont, une maison isolée. Et l’amour, bien entendu…

 

LORRAINE

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