Pourquoi dit-on que mes histoires sont à dormir debout, alors que je les rêve éveillée ? Si je dors debout, je préfère aller me coucher, pas d'histoires, au lit ! Si je rêve éveillée je ne sais plus bien si je rêve, ou si je suis éveillée... quelle histoire !  Parfois je rêve au lit, et parfois même que je lis en rêve, et quand je m'en aperçois, dans un demi-sommeil je me raconte des histoires...

Est-ce ma faute s'ils ne voient pas
la marmotte géante qui glisse dans les nuages
les boules de gui comme les lampions d'un sabbat
et les enseignes s'animer au-dessus de la boulangerie ?

Il était un conte.

C'était un vieux comte, avec un M tout ce qu'il y a de plus aristocratique, une barbe en pointe et une fraise apprivoisée. Il aimait parler à sa fraise des heures durant en lissant sa barbe, ce qui ennuyait, à la longue, sa femme, qui lui disait souvent "ramène pas ta fraise !". Il lui donnait généreusement à manger (à sa fraise) car elle récupérait tout ce que la barbe avait laissé échapper. Celle-là aussi était bien nourrie, une barbe rousse du plus bel effet. Parfois elle entrait en guerre contre la fraise, surtout lorsqu'il y avait de la crème en jeu : la barbe et la fraise adoraient la crème. Le fils du comte aussi, mais il préférait la barbe à papa à la fraise, car elle lui était plus sympathique (et même si son précepteur lui répétait jusqu'à la nausée "la barbe DE papa !"). Il n'y avait pas souvent droit (à la barbe en question) : c'était surtout lorsque le comte le faisait sauter sur ses genoux (et là il pouvait en attraper un peu).

Le reste du temps le comte aimait beaucoup l'emmener se promener dans sa papamobile. C'était une sorte de voiture à pédales entièrement vitrée, qui permettait de se promener sous la pluie sans perdre de vue le paysage. Il y avait même un essuie-glace sur le toit pour y voir un peu mieux en cas d'eau. Il fallait juste faire attention aux flaques, sinon ça devenait vite du pédalo : mais dans ces cas-là le comte devenait grand capitaine, et l'emmenait faire des voyages le long du cours. Mais même s'ils étaient sur le cours, son fils trouvait ces voyages plutôt longs, car malheureusement, quand il pleut jusqu'au coude, il n'y a pas grand chose à se mettre sous la dent -- même pas un bout de fromage ! -- et le fils du comte était gourmand.

Le comte, outre sa fraise, sa barbe et sa papamobile, avait aussi deux maux ; le principal était ses gros maux de tête, qui lui faisaient dire des mots grossiers, que depuis on a appelés simplement "gros". Son fils les écoutait avec attention et apprenait les plus rigolos, comme "anacoluthe" et "analphabète", qu'il s'amusait ensuite à répéter à sa nourrice qui n'avait pas la moindre idée de ce que pût être une anacoluthe et qui, même si elle essayait de lui raconter des histoires, était effectivement analphabète.

Son second mâle était un jeune chien, qui n'en faisait qu'à sa tête, surtout depuis que le vieux chien s'était résolu à le laisser agir à sa guise, sous la surveillance du grand duc qui nichait dans l'arbre au-dessus d'eux. Il tentait de rappeler le chien à l'ordre par des "hou hou" qu'il croyait effrayants, mais le jeune chien qui était un peu dur d'oreille croyait qu'il devait faire attention à ne pas aller se fourrer dans le houx, ou qu'on lui demandait où il était, et comme l'oiseau ne comprenait pas ce qu'il disait, cela ne faisait pas beaucoup avancer leur histoire.

Et le troisième (car il y en avait trois) était sa lavandière, qui était chargée de faire respecter l'étiquette. Le comte avait horreur de l'étiquette, qui le grattait affreusement, et lui faisait dire des mots comme "barbiturique" ou "archiduchesse". En plus il n'avait pas la patience de trier, et se serait toujours retrouvé, si sa lavandière n'y eût pris garde, avec des chemises roses et des pantalons rouge pâle. "L'étiquette, Monsieur le comte, l'étiquette ! Est-ce vous qui faites les comptes dans cette maison ? Savez-vous combien de chemises vous avez déjà rosi ?" lui reprochait la lavandière, qui sentait la lavande un peu défraîchie. Le comte, lui, rougissait, s'excusait et retournait à ses anémones.

Car il avait un jardin de fleurs, qu'il aimait entretenir (il y cultivait aussi les fraises, car il fallait les changer de temps en temps quand elles étaient délavées). Il appelait les fleurs par leur petit nom, même les fleurs sauvages, qui ne le restaient pas longtemps tant il leur parlait avec douceur. Sa fraise d'élection, dans ces moments-là, était un peu jalouse, car elle n'aimait pas partager celui autour du cou duquel elle s'était une fois enroulée, d'un seul coup d'un seul. C'est à la suite d'une longue bataille entre les fraises et les hommes que, par la suite, ce furent les fraises que l'on mit en roulés. Mais en ce temps-là hommes et fraises vivaient en harmonie, sauf lorsque la fraise piquait une crise de jalousie, ce qu'elle faisait spécialement lorsqu'elle était derrière la fenêtre de l'appartement du comte. Dans ces cas-là elle devenait aussi fermée qu'un volet, ébouriffait ses fronces, et le comte avait bien de la peine à respirer, ce qui l'éloignait de la fenêtre à la plus grande satisfaction de la fraise. Par mimétisme sans doute, le comte prit l'habitude lui aussi, lorsqu'il était en colère, de froncer les sourcils, et depuis, beaucoup de gens ont suivi son exemple.

Le comte, au moment où nous le rencontrons, était malheureusement sur sa faim, car il était devenu très gourmand avec l'âge. Nous espérons cependant que ce ne sera pas le cas du lecteur,  et quant à nous nous ne mangerons pas notre chapeau, mais entonnerons pour la fin cette comptine que nous empruntons pour l'occasion à notre conteur préféré :

Autrefois je rêvais, veillé
par une lavandière qui se méfiait
du rouge et des fraises,
et qu'il ne fallait pas faire rosir.

Il faut dire pour être exacts que la lavandière ne se méfiait pas tant que ça du rouge, à part celui qu'on trouvait sur les pantalons de soldat du comte. Si elle avait été au cinéma, elle aurait su que ce rouge ne s'appelait pas rouge mais Garance, mais ça, c'est une autre histoire.