C’est un conte, une histoire, un bout d’aventure racontée autour du feu.

Personne ne sait rien en fait. Et comme personne ne sait vraiment, c’est devenu une légende, bien sûr. Chacun en rajoute un peu, pour mettre ses propres couleurs, pour enjoliver ou noircir, selon son humeur, ce feuilleton interminable. La réalité et la fiction se confondent pour faire ce que vous lisez…
Alors, accordez un simple sourire, un rictus à l’endroit, dans le sens qu’il vous plaira le mieux, une pensée amicale, un brin de mansuétude, pour ce Pauvre Arthur Mac Bride, si loin, si profondément enfoui…

Tout a commencé dans son jardin, tout au fond du jardin…
Les fleurs du pauvre Arthur dépérissaient lamentablement en manque cruel d’eau du ciel. Elles courbaient la tête en pleine soif et le soleil s’acharnait avec ses rayons ardents pour en faire des buissons ou de la paille à grenier…

Et notre jardinier malheureux se lamentait, se lamentait…
Il tentait même de pleurer sur les plus belles, pour leur faire un brin de fraîcheur. Il les caressait tendrement mais elles mouraient au bout de ses doigts avec leurs pétales encore enfermés.
Le ruisseau tari laissait les crapauds et les têtards sur le ventre et la sècheresse était le souffle du diable dans ce jardin stérile et austère.

Il priait le Ciel pour faire une petite pluie, une ondée bienfaitrice, un arrosage de fin de printemps, mais à en croire les nuages pressés, les orages se *dépressaient plus loin, dans la vallée vallonnée voisine.
Le pauvre Arthur regardait les éclairs déchirant le ciel et le tonnerre s’amusait aux dépends de ses oreilles attentives. Il ressentait pourtant sur les joues, les effluves de la pluie passée dans les violents courants d’air du soir comme des camouflets hypocrites et malsains.

Le Ciel le mettait à contribution pour mesurer le niveau de sa dévotion.

Et les fleurs se pliaient sur leurs tiges en révérences flétries sans un suave parfum précieux. Même les insectes désertaient sa propriété sans pollen. Tout était silence sauf quand le pauvre Arthur invectivait le Ciel, à court de prières inutiles.

Alors il maudissait ce en quoi, il croyait et se mettait à croire en ce qu’il maudissait.

Je crois que le pauvre homme était  devenu fou.
Mais il faudrait le meilleur docteur du comté, pour ce diagnostic si important et cela ne court pas les rues…

Un soir, sans pluie fraîche, une pelle est tombée d’un camion de forçats qui rentraient au bagne après une journée de labeur, le long de nos routes désertes, juste devant, chez notre Arthur.

Il prit l’objet dans ses mains comme un cadeau Divin ou un sortilège Malin. Il avait pactisé avec les deux, pour être sûr de ses prières et de ses incantations… Et soudain, il a compris ce message cabalistique. Si l’eau du Ciel lui était  interdite, il irait chercher celle de la terre et de ses ténèbres.

Le pauvre Arthur a fait ses plans et ses trépans.
Il s’est organisé une potence et un mécanisme pour travailler sans l’aide de personne.
Il a inspecté son derrick à pierres remontantes…

Il a craché dans ses mains, une salive bien collante pour ne plus jamais lacher son outil de forage. Il a poussé soigneusement les quelques fleurs en boutons fermés de l’autre côté du jardin et il a entamé son trou.

Si vous aviez pu voir le courage dont il faisait preuve, une vraie pelle mécanique en action ! Il était mû par un sortilège infernal et une passion divine. Il a soulevé quelques pierres solides pour faire un bon périmètre de creusement.

Quel cœur à l’ouvrage et quelle force décuplée !

Et nous voici partis dans les profondeurs de la terre.
On dit que c’est la dernière fois qu’il vit le jour quand il a pu sauter dans son trou commencé.

Les avis diffèrent d’une frontière à une autre, d’un accent à un autre, mais vous ferez votre propre analyse, au fil du percement.

Arthur s’est enfoncé doucement dans sa pénétration terreuse et fiévreuse.
Quand on pouvait voir encore sa tête et son chapeau de paille trempée de sueur avec son auréole salée, il a exhumé un tas d’os d’humain ou de chien, de quatre planches vermoulues. On a revisité le cadastre pour chercher quelques traces de cimetière dans cette contrée sans eau mais rien n’était écrit. Et rien ne pouvait l’arrêter…

On ne sait plus s’il remontait pour manger ou pour dormir un peu, pour boire jusqu’à se saouler ou caresser sa femme délaissée. Là, n’est pas l’histoire…

Puis son chapeau a disparu.
La pelle manipulée avec la force des ténèbres et le courage céleste nettoyait la terre et la renvoyait aveugle à la surface.

Il a croisé quelques racines profondes emmêlées pour faire une toile, un filet protecteur devant ce trou en construction de vide. Mais Arthur, acharné, s’activait, arrachait et découpait ces intruses pour son avancement impérieux.

Le jour, la nuit, on entendait des coups de pelle avec l’écho sonore en vibrations s’amplifiant et la terre et les pierres s’amoncelaient autour du trou.
Ses machines préparées, encore à la lumière, organisaient des monticules de plus en plus hauts.
On l’entendait chanter des psaumes ou des cantiques, des chansons de comptoirs et des jurons de foire…

Les habitants du comté, alertés et curieux de cette folie perforante ont commencé à venir voir cette attraction profonde. D’en haut, ils jetaient quelques quolibets et quelques vérités.

« Hé Arthur, tu fais ton trou ? »

« Hé Arthur, tu ferais mieux de chercher ta femme… »

« Hé Arthur, tu as fait une montagne à notre nouveau décor de paysage… »

« Hé Arthur, ta terre si enfouie, elle a une drôle d’odeur… »  

Les avis diffèrent mais on dit qu’Arthur est remonté un peu plus tard, dans la nuit.
Il ne supportait plus la lumière du jour. Il avait bandé ses yeux avec un bout de sa chemise déchirée et jouait à Colin Maillart, tout seul, au fond de son jardin.
Il a récupéré un autre manche de pelle et une pioche pointue. On aurait dit un pirate, sans trésor, avec sa pelle de bois et sa terminaison nerveuse tellement tranchante.
Il a regardé sa maison vide en plissant un œil sous ce bandeau improvisé.

Personne ne sait vraiment ce qu’il pensait à ce moment, sur les femmes en général et sur la sienne, en particulier… Puis il est retombé dans son puits, tout au fond, en sécurité du monde égoïste, volage et pervers…

Il avait une ardeur sans commune mesure. Oui, de l’acharnement…

Quand la pioche a rencontré un grand roc solidement incrusté dans ces ténèbres, on dit qu’il frappait si fort que les étincelles  sortaient en trombes d’étoiles et se mélangeaient au ciel, comme s’il les avait libérées.

Quand un homme s’entête comme ça jusqu’à devenir lui-même instrument de percement, rien ne peut le ralentir dans ses Oeuvres, dans sa Quête aquatique.

Et la terre et les pierres s’entassaient comme un terril géant et sa maison s’est retrouvée ensevelie par tant de gravats et de décombres souterrains. On a dû faire une déviation à la route pour que les forçats puissent encore travailler sur les talus environnants.

Faut dire que les journalistes sont arrivés avec leurs flashs et leurs questions, leurs stylos aiguisés et leurs supputations de première page.

Le maire de la ville est venu en personne voir ces travaux et en ajustant ses lunettes d’élu local, il a fait un discours trop long sur le courage borné, sans limites, de cet administré ancien cartésien devenu mystique ; on l’a applaudi, je crois. Et le pauvre Arthur Mac Bride eut sa stèle de son vivant, au pied de son trou béant.

Un jour ou une nuit, il s’en foutait, il rencontra sa chance.
Quelque chose brillait tout au fond en veine serpentant à l’horizontal.
De l’or, des tonnes d’or en barres, en lingots à portée de sa pelle et de sa pioche.

Dérangé par ce métal jaune, si loin de ses préoccupations aqueuses, il jeta au dehors l’espace de son passage pour continuer sa course vers les profondeurs.

Et en haut, on criait, on hurlait, on se battait, on se tuait même pour récupérer ces pépites si lourdes. Le maire encore, fit venir les forces de l’ordre et on laissa les forçats au bagne pour ne pas leur donner des idées aurifères de liberté…

Le maire élu, se remplit les poches avec quelques complices et il coule toujours des jours heureux au bord de la mer.

Et la montagne, surgie des profondeurs, a pris des couleurs.

On dit qu’à son sommet, la neige s’est installée, éternelle mais ce sont des mensonges pour touristes qui viennent depuis, par cars entiers de tous les coins du pays. On a fait des magasins de souvenirs et on vend un peu de terre profonde du comté pour les souvenirs.

On dit encore que sa femme est revenue quand les pépites entassées tombaient en pluie d’or sur la montagne. Elle a même laissé quelques larmes de crocodile en dessus du trou béant pour faire croire à Arthur sa faute repentante, pour lui faire croire à son ondée.

Le riche Arthur découpe les entrailles de la terre avec une force toujours nouvelle.

Il ne connaît pas l’épuisement.
Son mécanisme, huilé à la perfection, remonte la terre abattue sans relâche et il bâtit maintenant une chaîne de montagnes ou il a rejoint les montagnes avoisinantes, on ne sait plus. Les avis diffèrent encore sur ce sujet de réflexion.

Les géologues, les cartographes et les géographes se perdent en conjectures dans leurs conférences de scientifiques hermétiques.

La nuit, dans le silence de tous les endormis ronflants du riche comté, on peut entendre sa chanson cadencée par les coups de pioche acérés en métronome symphonique et les grincements de la machinerie remontante lui fait son refrain.

Un jour, quelques nuages se sont accrochés contre la montagne toute neuve.
Ils se sont alourdis de pleurs en suspension et un orage les a fait éclater.

Si le pauvre Arthur le savait…

La pluie s’est engouffrée dans le trou mais elle a dû s’évaporer en cours de cataractes, tant la température est devenue élevée tout au fond, mais ce sont encore des supputations de voyantes aveugles...

Vous savez sans doute, parce que tous les journaux du monde en parlaient, Arthur a crevé une poche énorme de pétrole, noire comme cette terre profonde et on a rempli des millions de barils, tant la récolte était bonne.
On a organisé des terminaux pétroliers pour acheminer cette ressource inépuisable et la revendre au monde entier.

Certains avis sont contraires encore mais on a vu voler le chapeau d’Arthur avec le premier jet puissant d’encre noire.

On dit que son corps projeté dans les airs s’est ensuite enfoncé dans sa montagne et qu’il repose avec les fleurs naissantes sur le plus beau versant, quand les premiers orages de printemps viennent arroser maintenant le comté.

On a même recruté de nouveaux forçats tant l’herbe pousse bien grasse, dans les talus…

Mais je crois moi, que le pauvre Arthur Mac Bride creuse encore…

Ne le dites à personne. C’est mon secret. C’est ma pierre, de plus ou de moins, à cette histoire de puisatier.

A la raffinerie si moderne, ils ne le disent pas mais ils ont installé un grand tamis.
Dans une cadence régulière, ils trouvent des pelletées de terre et de pierre parce qu’il y est encore, au fond de ses abysses, à creuser avec sa vigueur reconnue.

On a même étalonné des appareils de mesure très sophistiqués à sa cadence, tant elle est précise.

S’il continue encore, il va trouver la mer, l’eau salée, le pauvre Arthur Mac Bride.
Mais je le sais, il saura la contourner pour creuser avec sa force diablement divine.

Les avis diffèrent encore à ce jour mais la nouvelle m’est arrivée, chuchotée en catimini  aux oreilles, que très récemment, on dit que notre brave Arthur mac Bride cultive son trou avec toujours autant de vigueur et qu’en Chine, si loin, ils entendent des bruits sourds réguliers, venus des profondeurs de la terre…