Je n'en croyais pas mes yeux. J'étais chez les quelques amis qui, avec moi, avaient rempli plusieurs bulletins de Lotto. On s'était dit qu'on allait faire ça au moins une fois dans notre vie, s'offrir pour autant d'euros de rêves.

Au début, nous nous étions bien sûr adonnés au jeu rituel: "et toi, qu'est-ce que tu ferais si tu gagnais les 59 millions d'euros?"

Les réponses fusaient, genre, partir en vacances, acheter une autre maison, aider la famille, les amis, partir en Jordanie, au bord de la mer Morte, pour une cure de thalassothérapie. Acheter une voiture (mais alors, pour ce qui me concerne, je devrais également engager un chauffeur, ou plutôt, une chauffeuse, ne soyons pas sexiste!) Devenir mécène. Protéger les arts, bref, et après ? Oui, après! Que ferait-on de tout cet argent ?

Les boules roulaient, roulaient, roulaient, leurs couleurs étaient jaunes, vertes, rouges, mauves, turquoise, arc-en-ciel, et les chiffres se mettaient en place, glissaient dans le couloir, tombaient dans le réservoir ! 8! 4! 9! 2! 21! 28! 36! 590! 2305! 1! Un à un, les nombres que nous avions sélectionnés apparaissaient sur notre écran. Nous étions médusés... Médusés de chez médusés. Tétanisés! Bloqués sur nos chaises... Embarrassés de nos propres personnes. La bière achevait de s'aplatir dans nos verres, le vin du cubi avait soudain une insupportable odeur de vinaigre, avec une couleur violette plus que suspecte, les chips 365 étaient mollasses, rien ne nous semblerait trop beau désormais, trop bon, trop, trop, trop...

Le temps passa.

Qu'allions-nous faire avec tout cet argent ?

Et puis, petit à petit, une idée se fit jour. Nous n'étions que des profs. Prof de français, prof d'histoire, prof d'anglais, de néerlandais, de wallon, de breton, de finnois, de romanche, d'italien, de grec et d'allemand. Voire d'ivrit et d'hébreu. Des profs de civisme, d'éducation à la citoyenneté, de gym (ne soyons pas raciste!) et de cuisine... De morale, de religion protestante, de religion islamique. De math, sciences et dessin. Et même de bibiothéconomie.

Une école ! On allait ouvrir une école ! Elle serait privée, évidemment. Puisque nous n'étions pas l'Etat - ni même la Communauté française, pas même la Communauté Wallonie-Bruxelles-cantons rédimés, Région flamande, wallonne et bruxelloise, communes à facilités et villages en carton-pâte coupés par la ligne du Temps.

Une école ! Comme Maria Montessori. Comme Amélie Hamaïde, Comme Ovide Decroly, comme Célestin Freinet. Une école pour être heureux. Une école où ceux qui auraient les moyens aideraient ceux qui ne les ont pas, une école où l'on apprendrait dans la joie, dans l'acceptation de l'autre, de tous les autres, une école où les problèmes de discipline se résoudraient comme par enchantement, une école où les livres de comptes tomberaient tous justes à la clôture de l'année comptable. Une école où la cantine proposerait toujours des frites avec des barquettes de concombre au saumon le vendredi, une école avec des en-cas low-food et de la cuisine du monde entier, une école avec des voyages scolaires en Grèce, à Rome, en Inde, en Roumanie, en Egypte, en Iowa et à Vienne, une école avec des "cheerleaders" douées d'un Q.I et E. impressionnants, une école, mais comment l'appellerait-on, cette école du bonheur ?

Oui, comment l'appellerait-on ?

Ceci pourrait faire l'objet d'un prochain défi, non ?

Trouver le nom et raconter la vie de l'école de vos rêves ?

 hamaide