Il était une fois une jeune femme très banale qui rêvait d’un peu d’aventure. Elle se nommait Stella et ne faisait rien qui ne sorte de l’ordinaire. L’adage « métro – boulot – dodo » lui convenait tout à fait, bien qu’en réalité, elle prenait le bus, était étudiante et dormait très tard car passait ses soirées à réviser.

Quoi qu’il en soit, Stella était une grande rêveuse. Elle croyait au prince charmant, aux sorciers et aux vampires. Elle lisait Harry Potter en retenant les formules magiques et connaissait toutes les répliques de Twilight. Chaque nuit, elle s’imaginait princesse, guerrière ou espionne. Chaque nuit, elle sauvait des gens et se battait contre les méchants. Le matin venu, Stella s’éveillait avec la désagréable sensation que les rêves étaient bien plus satisfaisants que la réalité.

C’est ainsi que chaque soir en attendant le bus, elle s’amusait à imaginer l’aventure qu’elle vivrait avant de s’endormir. Stella était persuadée qu’en construisant une histoire, elle avait des chances d’en imprégner ses rêves.

Ce jour-là, elle patientait près de l’arrêt de bus en créant un monde fabuleux peuplé de métamorphes et d’elfes quand un jeune homme en costume l’interrompit :

-          Veuillez m’excuser, mademoiselle.

-          Oui ?

-          Pourriez-vous garder un œil sur ma valise s’il vous plait ? Je dois faire un saut au distributeur automatique et j’irai plus vite si je ne suis pas encombré. Ça vous ennuie ?

-          Heu… oui, non, pas du tout. Je jetterai un œil.

-          Merci, j’en ai pour cinq minutes.

Stella avait été un peu interloqué par cette demande et n’avait pas vraiment réfléchi avant d’accepter. Sur le coup de la surprise, elle avait accepté de veiller sur la valise d’un inconnu. Tandis qu’il s’éloignait d’une démarche étrangement sautillante, elle prenait conscience de ce que cela représentait comme risque. Son esprit fantasque commençait à échafauder différentes théories : et si il était un terroriste et qu’une bombe se cachait dans la valise ?

« Voyons, Stella, se morigéna-t-elle, comme si des terroristes allaient faire exploser une bombe dans une petite ville lambda ! ».

Et si en fait, il y avait de la drogue dans cette valise ?

« Un trafiquant ne laisserait pas sa marchandise comme ça à une inconnue ! »

Et si, il y avait un trésor dans cette valise ?

« Et alors quoi ? Tu deviendrais gardienne d’un trésor, c’est ça ? Pauvre fille, si c’était le cas, tu serais accusée de recèle et tu serais dans de beaux draps ! ».

Agacée contre elle-même, Stella secoua légèrement la tête et scruta la direction vers laquelle l’homme était parti. Personne. Haussant légèrement les épaules, elle regarda l’heure : le bus n’allait plus tarder à présent. Si l’homme ne revenait pas, elle monterait dans le bus. Tant pis pour sa valise !

Mais lorsque le bus passa, Stella ne put se résoudre à laisser la valise ainsi. L’homme lui avait confié et lui avait promis de revenir vite. Il le fallait. Ou alors… c’est que quelque chose d’inhabituel était en train de se passer dans la vie si ordinaire de Stella.

Trois bus eurent le temps de s’arrêter près d’elle avant qu’elle n’empoigne la valise et la ramène chez elle. Stella savait qu’elle prenait des risques mais elle était persuadée qu’elle ne devait pas s’en séparer.

Elle tira le lourd bagage jusqu’à son immeuble et gravit péniblement les quatre étages. Une fois entrée dans son appartement, Stella accomplit un rituel quotidien : les clés dans la coupe à fruits, le manteau sur la patère, les ballerines jetées sur le sol, le sac à main sur le canapé et enfin, pour la première fois de sa vie, elle se trouva face à un objet étranger sans savoir qu’en faire.

Stella tourna autour de la valise, scrutant ses moindres recoins. Il n’y avait pas de cadenas. Un simple fermoir classique. Et si elle n’était pas fermée ? Peut-être trouverait-elle les coordonnées de l’homme en costume ? Peut-être comprendrait-elle pourquoi elle ne parvenait pas à se détacher de l’objet ?

S’agenouillant sur le sol, Stella posa doucement la main sur le bagage. Une petite secousse la traversa de part en part, tandis qu’une douce chaleur irradiait ses doigts. Un observateur extérieur se serait surement interrogé face à l’état quasi hypnotique dans lequel semblait se trouver la jeune femme.

Stella finit par se sortir de cet état cathartique et ouvrit la valise. Cette dernière n’était pas verrouillée et malgré sa lourdeur, elle ne contenait qu’un petit globe en verre. Stella saisit délicatement le précieux objet et le porta à la hauteur de ses yeux. Elle l’approcha très près afin de pouvoir distinguer ce qu’elle contenait.

En plissant légèrement les yeux, elle put apercevoir la réplique d’un village moyenâgeux, avec son château, ses villageois et un dragon. Stella était presque sûre de le voir bouger tellement la miniature était réaliste. Elle pouvait deviner la fumée des cheminées et entendre les murmures du peuple se pressant sur la place du marché. Elle pouvait sentir l’odeur de viande rôtie mêlée au crottin des chevaux. Elle pouvait souffrir du froid de la neige qui recouvrait le village. Une lueur la fit porter son regard sur la plus haute de tour du château. Sur un balcon de pierre, un homme en robe noire tenait entre ses mains un grand parchemin. En plissant plus encore les yeux, Stella put déchiffrer une inscription étonnante : « Bienvenue dans ton nouveau monde, Enchanteresse ». C’est alors que la lueur grossit tant et si bien que Stella se sentit absorber dans sa puissance et sa chaleur.

Le lendemain matin, la jeune femme s’éveilla sur le sol de son appartement. Ouvrant péniblement les yeux, elle se souvint du rêve étrange qu’elle avait fait cette nuit-là. Elle s’était transportée par magie dans un royaume médiéval où un vieux sorcier avait tenté de lui faire croire qu’elle était l’enchanteresse dont une oracle avait prédit l’arrivée pour sauver le royaume de l’empereur noir, un mage sombre et puissant qui semait la destruction sur son passage. Stella avait tenté de convaincre le sorcier de son erreur, sans résultat. Elle s’était alors décider à fuir courant  dans la neige sans jamais trouver son chemin.

Elle se sentait épuisée : c’était bien la première fois que son rêve lui avait semblé si réel. Stella voulut prendre appui sur ses mains pour se relever lorsqu’elle se rendit compte de deux choses. La première, c’est qu’elle tenait toujours la boule en verre dans la main. Et la seconde, c’est que ses chaussettes et son pantalon étaient recouverts de neige. Alors, elle porta de nouveau la boule à son visage et son regard s’accrocha aussitôt à l’homme sur le balcon de la tour. Cette fois, sur son parchemin était inscrit : « Nous t’attendons, Enchanteresse ».