- J’ai un problème d’arythmie. Non, ce n’est pas exactement ça. J’ai plutôt… disons… un problème avec l’arythmie. J’ai besoin… d’un bon rythme. Pour tout. Tout le temps. Comment vous expliquer… ? Dans la rue, par exemple, pour peu que des talons claquent à proximité, il faut je cale mon pas sur le pas de la personne qui les porte. Même quand je n’ai nulle part où aller, c’est plus fort que moi. Le clac-clac sur l’asphalte est comme un appel auquel mes pieds ne peuvent pas résister… Si un robinet goutte dans la cuisine pendant mon repas, ma mastication se fait exactement au rythme du ploc-ploc dans l’évier. Selon l’importance de la fuite, mon repas peut durer affreusement longtemps… mais je vous jure que je ne peux pas faire autrement… Dans le train, même si le bon vieux tatac-tatoum n’est plus vraiment ce qu’il était, l’oreille attentive peut toujours percevoir l’incroyable régularité avec laquelle le bruit des roues sur les rails se fait entendre et je tourne toujours les pages de mon livre en rythme. D’ailleurs, j’ai fini par troquer les romans contre des revues parce que je n’arrivais pas à lire assez vite… A la maison, pour pouvoir essayer de vivre normalement, j’ai mis des métronomes partout pour reprendre un peu la main sur mon rythme de vie, mais c’est presque impossible de tout contrôler… Et tout ça est déjà bien compliqué, docteur, mais en plus, comme je vous disais, j’ai un vrai problème avec l’arythmie. Si le rythme sur lequel j’ai calé mon activité faiblit, s’accélère ou se brise pour une quelconque raison, je suis complètement perturbée. Je perds mes moyens.
-  A…
- C’est même pire que ça…
- Arr…
- A franchement parler, docteur…
- Arrêtez…
- Je crois qu’on peut même aller jusqu’à dire…
- Arrêtez de serrer…
- Oui : on peut dire que ça me rend dingue.
- Arrêtez…
- Par exemple, votre façon de faire cliqueter votre stylo, là…
- Arrêtez de serrer mon cou…
- C’était tellement anarchique !
- Au rythme de l’horloge…
- Non, vraiment, ça me rend folle !
- S’il vous pl…