Elle est partie seule d'un aéroport qu'elle ne connaissait que de l'extérieur, pour arriver dans une ville qu'elle connaissait peu de l'intérieur. Elle a pris un tram et deux métros pour arriver dans un café où l'attendait quelqu'un qu'elle connaissait. Elle a vu le flot incessant des gens dans les couloirs souterrains, a entendu le bruit strident de la fermeture des portes et le sifflement lancinant du frottement des rails contre les voitures. A regretté sa ville où l'on ne se déplace quasiment qu'à pieds. Elle a repris un métro, est sortie un arrêt trop tôt, a trouvé sa destination grâce à des gens qu'elle ne connaissait pas. A rencontré par hasard quelqu'un qu'elle connaissait. Des inconnus qu'elle serait amenée à revoir. Elle a cru qu'on pouvait à pied aller d'un point A à un point B en un temps raisonnable. Elle se trompait. A pris un bus, s'est arrêtée au terminus, n'a pas reconnu le quartier que pourtant elle connaissait. S'est fait guider par son smartphone, par téléphone, a accumulé les plans, métro, quartier, université. Elle a erré dans des couloirs aux portes numérotées. A découvert des escaliers insoupçonnés. A eu un choc en reconnaissant la cour d'où quelques années plus tôt elle avait téléphoné pour annoncer une bonne nouvelle. Le couloir où l'on avait affiché la liste des reçus. Les toilettes où elle troquait ses vêtements et sandales d'été contre une tenue de rigueur vite abandonnée dès les épreuves passées, rasant les murs pour ne pas croiser les examinateurs dans cette tenue si incongrue. Elle a payé, donné sa photographie, obtenu en échange un certificat de scolarité. Elle a reçu sur fond bleu et rouge sa photographie surmontée d'une inscription où figuraient en blanc les mots "Paris" et "Île de France" au milieu de divers numéros. Elle n'a pas reconnu la parisienne de la carte. Encadrée de ces titres insolites, malgré son sourire familier, il s'agissait de quelqu'un d'autre. Elle a contemplé du bus les lumières de la ville pour rentrer. La matinée butineuse de la ville quand elle y est retournée. Elle a croisé avec surprise un maire revenant d'électeurs fantômes, croyant d'abord que c'était une affiche oubliée, que ça ne pouvait pas être vrai. Mais ça l'était. Elle a visité l'exposition d'un peintre qu'elle ne connaissait pas et qu'elle a beaucoup apprécié. Vu des enfants qui avaient déjà bien poussé. Retrouvé des amis de son autre pays. Elle n'a pas trouvé les dinosaures qu'elle était venue chercher. Elle a rencontré le poisson lune, le pyrosome, le camphur, le marabout d'Afrique, le bec en sabot du Nil, la grue couronnée et le daman des rochers. Rencontré des espèces éteintes et d'autres qui risquent de l'être bientôt. Des espèces exotiques et des espèces presque familières. A rêvé devant le baudet à poils longs du Poitou et le koala. Les oryx sont restés impassibles à son passage. Un animal à cornes lui a fait un clin d’œil. Elle a pris le métro pendant un temps infini. Comme une litanie elle s'est répété les noms des stations, Raspail, Bastille, Bienvenue, Gaîté, Champs-Élysées. Impossible encore de les retenir dans l'ordre. Elle a observé. A longé des centres commerciaux et des parkings à perte de vue. Des entrepôts à ciel ouvert. N'a pas pris en photo un empilement de plots de chantier qui lui plaisait pourtant dans ce lieu désolé. Elle a repris l'avion dans un aéroport qu'elle connaissait, avec quelqu'un qu'elle connaissait. A encore regardé par la fenêtre sans reconnaître les montagnes qui pointaient au-dessus des nuages. A fait des hypothèses sur les villes et les vallées. A regretté de ne pas mieux connaître la géographie.

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Elle s'est dit qu'elle y retournerait finalement volontiers. Qu'elle finirait par apprivoiser l'étrangère dont elle avait reçu la carte. À devenir un peu cette parisienne sans y perdre rien - et même en y gagnant sans doute autre chose.

Et qu'elle verrait enfin les dinosaures.

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