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Quelques journalistes, triés sur le volet, avait été autorisés à pénétrer dans le saint des saints. L’aile du bâtiment G, hautement sécurisée, était réservée au personnel habilité. Pour la première fois, le professeur Garamont allait donner une conférence de presse et dévoiler la nature des recherches qu’il menait à bien depuis plus de quinze ans. Le petit groupe s’engouffra dans l’ascenseur, qui les conduisit jusqu’au dixième sous-sol.  Alphonse Garamont les attendait devant une porte munie d’une plaque dorée sur laquelle on pouvait lire : UNITE DE GENIE INFORMATIQUE. Un bip aigu retentit et la porte s’entrouvrit.

Les dimensions de la salle étaient impressionnantes. Elle était constituée de hautes armoires métalliques séparées par plusieurs allées. La configuration rappelait ces datacenters permettant de stocker des zettaoctets de données. Un murmure s’éleva parmi les visiteurs.

— C’est bizarre, on n’entend rien. Aucun bruit de soufflerie.

— On dirait qu’il n’y a aucun système de refroidissement, chuchota un autre journaliste.

Ces remarques firent sourire le professeur Garamont. D’un geste bref, il leur fit signe de s’approcher.

— Je ne vous ferai pas de grands discours. Regardez plutôt ! ajouta-t-il en ouvrant un grand tiroir.

Une vingtaine d’objets de forme ronde étaient disposés sur une plaque munie de trous, parfaitement alignés.

— Mais ce sont des noix ! s’écria un rouquin, les yeux écarquillés.

— Oui et non...

— Mais où sont les ordinateurs de nouvelle génération ? fit une jeune femme.

— Vous les avez sous les yeux !

Alphonse Garamont souleva délicatement la demi-coquille de l’une des noix. Son contenu ressemblait à s’y méprendre à un cerneau, à la différence que celui-ci palpitait. Un réseau complexe de filaments bleutés scintillait en cadence à sa surface. Tous les regards étaient concentrés sur cet étonnant petit objet, comme hypnotisés. Le professeur, fier de l'effet produit sur son auditoire, poursuivit.

— Je vous présente le plus petit et le plus puissant ordinateur conçu à ce jour. Nous avons enfin réussi à franchir les limites du 0 et du 1 que le bit nous imposait jusqu’à présent.

— C’est un ordinateur quantique ?

— Mieux que ça, car ce n’est pas tout.

Tout le monde écoutait, dans un silence religieux, empreint d’admiration.

— Cet ordinateur est à mi-chemin entre l’électronique et l’organique. Il est autoalimenté et donc complètement autonome. Plus besoin d’alimentation électrique, comme vous pouvez le constater par  vous-mêmes.

— Mais d’où tire-t-il son énergie ?

— Secret de fabrication ! le coupa le professeur avec un sourire entendu. En revanche, je peux vous annoncer que ses applications sont multiples. Sa puissance de calcul le place devant les plus gros calculateurs, il est doté d’une capacité d’apprentissage qui en fait le plus élaboré des systèmes experts, et enfin il peut être implanté dans le cerveau de tout être vivant pour en développer les capacités. A terme, il pourra même remplacer complètement un cerveau déficient.

Quelques chuchotements timides reprirent, jusqu’à ce que la jeune journaliste ose poser la question qui brûlait toutes les lèvres.

— Et vous avez déjà fait des tests sur un être humain ?

Alphonse Garamont se pinça les lèvres.

— Pour l’instant, je ne peux pas vous en dire davantage, mademoiselle...

— Corinne Page, répondit-elle.

Devant la mine dépitée des visiteurs, il ajouta :

— Vous serez invités très prochainement à une démonstration. A présent, je vous invite à vous diriger vers la sortie.

Corinne se retourna une dernière fois et compta mentalement le nombre d’ordinateurs  qui devaient être hébergés dans cette salle.

— Mais que vont-ils pouvoir faire de tout ça ?  s’interrogea-t-elle, légèrement troublée.

Alors que les portes se refermaient, les filaments bleutés de l'ordinateur stocké dans la coquille de noix n° 11.258 virèrent au rouge sang. Le système était en surchauffe. Personne n’assista au phénomène, pas un capteur ne détecta l’anomalie. Quelques instants plus tard, tout rentrait à nouveau dans l’ordre.