Recoudre un ange (Minuitdixhuit)
On me surnommait “Don Quixotte” mais ce n’était pas approprié, je ne me battais pas contre des moulins à vent, ou si peu, je réparais des petites éoliennes, et le plus souvent c’était parce qu’elles avaient perdu une aile. Ce n’était qu’une aile en moins mais ça ne marchait pas sans ça. Et c’était important qu’elles marchent, pour les écoles, pour les dispensaires, pour les villages...
Le Père Blanc de la Mission qui m’employait m’avait proposé, puisque tu parles Portugais tu vas traverser la frontière à Luau, c’est calme à présent. Il y a plusieurs hélices à réparer, en principe on ne doit pas mais on ne peut pas laisser les enfants comme ça.
Et surtout tu suivras bien la route que je t’ai indiquée. Prudence, il y a des chemins avec des plaques rouges «perigo minas». Danger mines. Mais tous ne sont pas balisés. Je tiens à ma 2CV… et à toi…
Voilà comment j’ai quitté le Zaïre la première fois pour l’Angola que je ne connaissais pas encore, j’avais juste vingt-deux ans, j’avais juste mon brevet de mécanicien et j’avais juste envie de faire quelque chose d’à peu près juste de ma vie.
Je suis enfin arrivé au dispensaire, à l’heure de la quiétude de la sieste. Les enfants dormaient, on m’avait dit : des bergers, des gardiens de bétail qui courraient encore insouciants, quelques jours avant, après leurs chèvres égarées. Et ce silence m’est apparu comme juste de la paix.
-Ah sim, o senhor é quem sabe recoser as asas aos anjos… Ah, oui, vous êtes le monsieur qui sait recoudre leurs ailes aux anges... s’est gentiment moqué le chirurgien. Moi je n’y arrive plus ! Savez-vous que vous êtes déjà célèbre !
Malgré la chaleur, je me suis mis tout de suite au travail et, du haut des six mètres de l’éolienne, j’ai vu sortir de ce qui devait être une buanderie ces deux jeunes Angolaises qui portaient ce couffin de linge humide. Elles m’ont fait toutes les deux un signe de leur main libre, et j’ai répondu avec ma clé à molette. Je me suis attardé à les regarder étendre le linge, elles étaient si jolies, si gracieuses, et de temps à autres elles m’ensoleillaient un peu plus de leur regard immense en se tordant le cou, et elles se chuchotaient des secrets à l’oreille en éclatant d’un rire vital qui me pointait du doigt.
Et puis, leur tâche terminée, elles sont reparties en me soufflant un dernier sourire joyeux du creux de leurs paumes.
Et c’est seulement alors que j’ai vu le linge étendu sur les fils. Des pyjamas d’enfants. Presque tous avaient une jambe, une manche, coupées et recousues, au-dessus de la cheville, au genou, plus haut à mi-cuisse, la moitié d’un bras, un bras entier.