Toute petite fille, revenant d’un goûter chez sa copine Sophie, elle avait demandé : Pourquoi, nous on n’en a pas de cheminée ? Elle avait été fascinée par la danse des flammes, leurs couleurs, les craquements du bois et la douce chaleur qui avait chauffé ses joues.

Elle avait vu le regard brusquement noyé et les lèvres pâlies de sa mère, elle n’avait pas compris mais n’avait pas protesté.

Au collège, dans une rédaction sur la cuisine, elle nota que, chez elle, le mot four n’était jamais utilisé. Brûler, carboniser étaient aussi tabou, des mots-épines qu’inconsciemment chacun s’interdisaient.

Les questions, quand elles étaient rarement posées, s’élucidaient, s’évitaient d’un : Plus tard, plus tard tu comprendras…Comme cela était gentiment accompagné de doux baisers, de câlin dans des bras ronds et tendres, elle s’agaçait un peu, mais ne leur en voulait pas.

Ce fut en première qu’elle découvrit là-bas, les cheminées de haute-Silésie et le « Arbeit Macht Frei » l’infâme frontispice…Elle se souvint des chiffres bleus sur l’avant-bras de tante Martha. A ses questions encore on avait répondu : Plus tard, plus tard tu comprendras…

Ici, elle comprenait, pourquoi il était si difficile d’en parler, pourquoi il fallait attendre d’être là, à cet endroit là, ce jour là…

Non Anna Grinzberg, ne veut pas non plus de cheminée chez elle…Et certains mots ont toujours des épines.