Je suis une bonne vieille bibliothèque datant de 1920, j’habitais chez un médecin, mais à sa mort je me suis retrouvée dans une salle de vente. C’est là qu’elle m’a dénichée.  J’ai donc quitté le cabinet médical pour un salon-studio-chambre à coucher et me suis insérée dans le petit appartement de ces jeunes mariés un peu bohèmes. 

Ils m’ont aussitôt partagée en deux : en haut ses livres à lui, Voltaire, La Rochefoucauld, Dostoïevsky, Stendhal, Anatole France, Nietsche... Sur les planches du milieu, ses livres à elle Colette, encore Colette, toujours Colette....et plus bas des livres sur le féminisme, tout jaunis et dénichés dans une brocante, des romans anciens ou  récents, toutes les œuvres de John Le Carré (un fond commun qu’ils se partagent et dont, après, ils discutent).

Tout en bas, le tout venant. Un livre sur les vertus des plantes, un second sur les “Angoisses et phobies”, un troisième sur “Le yoga pour tous”, et chaque semaine ou presque un livre “social”: “L’enfant dans le placard”, “La révolte des infirmières”, “Entrer en maison de repos”,  “Bien veillir”, “L’éducation commence au berceau”,   arrivés plus tard, quand le journal où elle travaille lui a confié la rubrique de critique sociale. Lui sont alors passés dans les mains (et donc sur mes planches), presque toutes les misères du monde, la surdité, le handicap physique et mental, l’avortement, la contraception, la ménopause, l’homosexualité, le sida, Alzheimer, l’euthanasie, le cancer et j’en passe et j’en passe...

Ils ont déménagé huit fois, s’agrandissant peu à peu, changeant de meubles, de tentures, de tapis, mais moi ils m’ont gardée, même si je suis un peu vieillote mais toujours belle, disent-ils.

Il n’est plus,  une opération bénigne a mal touné. Erreur médicale..Elle a gardé les livres d’autrefois. Je croule vaillamment sous les nouveaux qui s’accumulent d’année en année.  Ils lui tiennent compagnie. Moi aussi.