Je me suis naïvement laissée abuser par le fait qu’il écrivait des poèmes et n’avait pas peur de pleurer devant une femme. En plus, son film préféré était une comédie romantique des années soixante, alors il ne pouvait pas être comme les autres. J’y ai vraiment cru. Jusqu’à ce qu’on commande ce fichu bureau en kit.

Il était absent quand le meuble a été livré, alors j’ai commencé à sortir les différents éléments et je me suis penchée sur le mode d’emploi. J’ai d’abord trié les pièces par ordre d’apparition sur la notice, tout en essayant de visualiser la place que chacune tiendrait ensuite sur le bureau, parce qu’il y a deux façons de s’attaquer à un meuble en kit : à la va comme je te pousse, ce qui est le meilleur moyen de se retrouver avec deux vis et trois boulons excédentaires qui avaient obligatoirement un rôle à jouer dans l’équilibre final de l’ensemble, ou alors avec méthode, calme et concentration, en suivant scrupuleusement les instructions. Ce qui est toujours préférable, selon mon expérience personnelle, même avec un mode d’emploi traduit du chinois en passant par le suédois.

J’avais presque terminé le classement des vis quand il est rentré.

- Ben qu’est-ce que tu fais ?

- Je monte le bureau.

- Laisse ! Je vais le faire, enfin !

- Ça va, je m’en sors.

- Mais non, laisse-moi m’en occuper, quand même !

Son air de mâle outragé m’a un peu surprise. Comme si vouloir monter ce meuble moi-même était une atteinte directe à sa virilité. Le poète aurait donc, lui aussi, des choses à prouver. Je n’ai pas insisté et je lui ai tendu le mode d’emploi, qu’il a regardé dédaigneusement comme s’il était parfaitement incongru de mettre entre ses mains un document d’une telle vulgarité. Alors j’ai proposé de lui lire moi-même les instructions pendant qu’il s’occuperait des trucs… d’homme. Mais il a ricané et m’a virée, préférant, je cite, « s’occuper seul de cette affaire-là ».

Je l’ai donc laissé se démerder. Il s’est rapidement mis à faire du raffut : coups de marteau, chute de pièces de tailles diverses… ça ne me paraissait pas tout à fait cadrer avec la façon dont il me semblait normal de monter ce genre de meuble, alors je suis allée voir s’il avait besoin d’aide. Il avait dérangé tout mon classement des différentes pièces, il y en avait au moins une fendue sur la longueur et les deux premières qu’il avait assemblées n’était pas supposées se toucher, d’après le mode d’emploi qui gisait, froissé, sous un sachet de clous et sa chemise – qu’il avait ôtée parce que déjà en nage. Sans vouloir mettre en cause sa conception personnelle du montage de meuble en kit, j’ai tout de même essayé de lui faire remarquer l’incongruité de ce premier assemblage compte tenu de l’allure générale qu’était supposé avoir le bureau à la fin et j’ai, pour appuyer mon propos, essayé d’exhumer la notice, mais il s’est contenté de grogner rageusement avant de marmonner : « va plutôt me chercher une bière, tu seras plus utile ».

Je ne suis pas femme à m’offusquer rapidement, mais là j’étais à un rien d’un début d’agacement. J’ai toutefois jugé préférable de faire une sortie silencieuse plutôt que d’engager une dispute : il serait toujours temps de régler mes comptes quand ce bureau serait monté. Mais je ne suis pas allée chercher sa bière pour autant. Faut quand même pas pousser.

Les coups et les bruits inquiétants ont repris. Auxquels se sont ajoutés divers jurons de plus en plus énervés. J’étais prête à parier que le mode d’emploi était en boule encore plus compacte qu’à ma précédente tentative d’en suggérer l’usage à mon mâle dominant. Je n’osais pas en revanche imaginer dans quel état se trouvait mon bureau. J’hésitais encore entre agacement et inquiétude. J’ai eu le temps d’hésiter encore. Longuement. Ça a duré des heures. A tel point que j’ai cru un moment qu’il s’était assoupi. Ou bien qu’il avait monté, en plus, une bibliothèque et une armoire. Au bout d’un temps infini, il m’a quand même appelée. Ce con était tout fier. Il pavoisait.

- TIN NIN !

- C’est une plaisanterie ?

- Quoi ? Il est nickel ce bureau !

Il avait vaguement cloué ensemble quatre planches qui tenaient en équilibre précaire et faisaient bien plus penser à une des caisses dans lesquelles les éléments avaient été livrés qu’à un bureau.

- Et t’as vu, avec les pièces qui restent je devrais même pouvoir te bricoler un caisson ou… un truc pour faire un peu de rangement.

- Et pourquoi il reste des pièces ?

- Y en avait plein qui servaient à rien, c’est toujours pareil avec ces trucs bon marché. T’as pas dû le payer bien cher, je me trompe ?

Voilà. C’était évidemment ma faute. J’étais bien tentée de lui carrer une ou deux de ces pièces en trop là où vous imaginez, mais j’ai préféré traiter dignement l’incident. Je suis convaincue qu’il existe un gène qui empêche la plupart des hommes de consulter un mode d’emploi quand il s’agit de bricoler. C’est à mon avis le même gène qui empêche ces mêmes hommes de demander leur chemin quand ils sont perdus. Alors ça ne sert à rien de s’énerver : contre la génétique, on ne peut pas lutter.

Je me suis contentée de retourner son bricolage bancal pour en faire le seul usage qui en paraissait possible – une caisse – et j’y ai entassé la totalité de ses affaires, lui compris, avant d’envoyer le tout valdinguer dans l’escalier. Et là, d’un coup, l’homme sensible pas comme les autres que je croyais avoir rencontré a repris le dessus et, avant de s’écraser un ou deux étages plus bas, il avait déjà recommencé à jouer les pleureuses.

La prochaine fois que je choisis un mec, je prends directement une brute épaisse : déjà y aura pas de mauvaise surprise et, au moins, il devrait être capable de monter un meuble en kit.