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Nous l’avions trouvé grâce à une amie de ma mère qui l’appelait saint Antoine sous prétexte qu’il en avait une effigie sur sa cheminée. Il habitait notre rue et pourtant jamais nous n’avions soupçonné qu’il y avait là, derrière ces petites fenêtres voilées de blanc, l’échoppe d’un cordonnier.

Dès qu’on poussait la porte, l’odeur de vieux cuir et de pieds nous prenait. Par terre, toutes les chaussures étaient alignées dans un ordre connu de lui seul, sans distinction visible pour nous entre les réparées et celles à réparer. Jamais il ne devait chercher, il repérait avant nous celles que nous lui avions apportées trois jours plus tôt.

Trois jours, c’est tout ce qu’il lui fallait pour remettre à neuf, coller, clouer, cirer, lustrer. Il nous les rendait comme neuves pour seulement trois francs six sous. Quand j’ai voulu recoller moi-même un bout de semelle, j’ai payé plus cher le petit tube de colle que si j’avais confié le tout à saint Antoine. Mais il venait de fermer sa boutique pour toujours.

Je le regrette encore aujourd’hui : pour la qualité de son travail, pour son infinie gentillesse et pour sa sagesse. Un jour que je poussais sa porte avec la troisième paire de chaussures à ressemeler en trois semaines, je lui ai dit en riant:

- Hé oui, c’est encore moi ! Mon mari use vraiment beaucoup ses chaussures !

- Ce serait bien pire, m’a-t-il répondu, s’il ne les usait plus.