Matthieu n’a pas bougé du quai. Une heure, dix minutes, ça n’a aucune importance, personne ne le voit. La ville est trop grande et la gare charrie des corps et des vies qui s’éloignent à grandes enjambées mécaniques.

Immobile, il rembobine : le réveil à 6 h, ses mains à elle qui le poussait hors du lit, la douche et les céréales versées au petit dernier. La cravate salie par l’enfant et le soupir de soulagement à l’instant de partir. Pas une minute de retard, non un quart de minute, un rien, une poussière.

Le quai est vide, le train pour Strasbourg est parti à l’horaire dit, sans lui. Une panne, une bousculade. Un wagon de tram qui s’immobilise, sans raison, une course à perdre haleine. Il est resté là, bras ballants. Il a repris son souffle. Le téléphone portable s’est allumé, la voix chaude de Marion, son assistante. Oui, elle trouvera le dossier, les docs, les enverra. Il s’est excusé platement. Nul n’est vraiment irremplaçable.

La journée défaite, il rejoint un café où des voyageurs taciturnes se perdent dans une lecture à scandales. Un regard à son BlackBerry, il n’a plus rien à faire. Le temps se dénoue. Il commande un deuxième verre de blanc. Un prospectus traîne, une conférence, un vague thème spirituel. Accrocheur.

Si seulement, revenir en arrière. Pas juste remonter les minutes jusqu’au matin, avec un réveil qui sonne sept minutes plus tôt. Non plus loin… Jusqu’où ? Peut-être avant cette phrase : « Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. La terre était informe et vide : il y avait des ténèbres à la surface de l'abîme, et l'esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux. Dieu dit : que la lumière soit ! Et la lumière fut. Dieu vit que la lumière était bonne; et Dieu sépara la lumière d'avec les ténèbres. Dieu appela la lumière jour, et il appela les ténèbres nuit. Ainsi, il y eut un soir, et il y eut un matin : ce fut le premier jour. » Oui, quand le temps n’existait pas. Plus de contingence. Un corps ? Même pas. Endosser une existence sans origine, ni destination, sans demain, sans pourquoi. Et ce Dieu, pas commode, pas bavard, le laisserait peut-être tranquille, au bout du vide, avalé par une vie sans consistance.

Il serait cela : un silence, un souffle qui s’étiole sur cette terre sans nom, une poussière. Loin des trams, de ses bras à elle, de l’enfant aux yeux clairs qui lui reste inconnu. Loin de tout, loin de lui-même, ce Matthieu qui roule comme une bille affolée dans des jours et des semaines translucides.

Sur le quai vide, Matthieu est à deux doigts de se recroqueviller. Une poussette l’effleure, une voix aboie à un interlocuteur lointain un : « Tu ne réponds jamais, salaud ! » Sa main se crispe sur son billet. Même s’il tourne le dos au train d’après, qu’il aille au bureau ou qu’il se réfugie dans une salle obscure, le temps a ressaisi le cours de sa vie dans sa poigne d’airain.

Matthieu jette le billet inutile. Ses épaules se sont affaissées. Dans dix minutes, il appellera Laure pour un déjeuner impromptu. Il achètera le cadeau du petit, promis depuis deux semaines. Il aura tout remisé, le train qui l’oublie et ce creux de quiétude un instant si proche. Il est 10 heures.