mamido

Vous m’offrez de remonter le temps ? Comme c’est gentil, aimable à vous !
Et, vous allez constater que je ne suis pas très exigeante et que ce n’est pas moi qui userai votre machine à remonter le temps pour une destination trop lointaine ou un trop long voyage.

Non, je ne désire pas embarquer pour le dix-neuvième siècle, ni pour le siècle des lumières et encore moins pour le moyen-âge. Car, même s’il s’y est déroulé des évènements passionnants, de grandes révolutions culturelles, intellectuelles, scientifiques ou industrielles, je ne désire pas y assister.

Voyez-vous, en ces temps-là, le monde n’était pas très agréable pour les femmes. Sous la coupe des hommes, sans aucuns droits, elles ne pouvaient accéder à aucunes fonctions autres que celles d’épouses et de mères, dont la destinée était de s’épuiser dans de nombreuses grossesses avant de finir par mourir en couches… Vous pensez que je noircis le tableau, mais pas tant que ça, en tout cas pas pour les femmes du milieu modeste dont je suis issue.

Non, moi, j’aimerais juste revenir aux années quatre-vingt.
J’ai une photo, là, sous les yeux. Je suis jeune, la trentaine triomphante, pas trop vilaine, ma foi. Les enfants sont « sortis du maillot », comme disait ma grand-mère. Assez grands pour se débrouiller, ils marchent, mangent seuls, dorment toute la nuit, on les comprend quand ils parlent. Ils poussent comme des champignons, sont joueurs, joyeux, drôles et rieurs. Et ils obéissent encore à peu près à leurs parents…
Et là, le bel homme au regard amoureux, c’est mon mari… Mmmmmh !

L’époque est belle et insouciante… Dans ces années-là, les lendemains chantent, enfin, c’est ce qu’on croit…
Nous nous levons, chaque matin, pour aller faire un travail que nous avons choisi et que nous aimons. Nous retrouvons des collègues qui, comme nous, apprécient ce qu’ils font. Nous avons le respect de nos chefs, de notre hiérarchie qui parait reconnaître notre travail à sa juste valeur.
Et, autant que je me souvienne, on bosse autant que maintenant, mais dans la bonne humeur et sans le stress.
Les journées sont plus longues, les semaines aussi, mais comme il y a du travail à côté de chez soi, on passe moins de temps dans les transports.
Les enfants vont à l’école le samedi matin, l’après-midi est consacrée au ménage, aux courses. Comme le week-end est court, pas de sorties aux destinations lointaines, fatigantes et coûteuses. Le dimanche est dédié à la famille, aux amis, au repos, aux petites promenades dans les environs.

On ne gagne pas des cents et des mille mais bien suffisamment, à deux, pour élever et gâter nos enfants, leur payer des vacances et même construire une petite maison, avec un jardin.

Mais ça, c’est avant, juste avant.
Juste avant que la vie et le monde ne deviennent si durs pour tous.
Juste avant que les riches et les puissants ne veuillent faire payer aux moins riches et moins puissants qu’eux le fait qu’ils aient osé espérer en des lendemains meilleurs.
Juste avant que dans le travail, pour ceux qui en ont encore, de nouvelles relations s’établissent basées sur la défiance et le mépris, la suspicion et le contrôle, la rentabilité et la compétition…  pardon, concurrence.
Juste avant que nos enfants ne grandissent et, avec eux,  notre souci de leur avenir et surtout la désagréable impression que leurs conditions de vie seront moins faciles, moins heureuses que les nôtres.
Juste avant que ne viennent le temps des disparitions et des deuils, l’avancée vers la vieillesse et le renonc…

Ah non, pas du tout !
Car avant de devenir une vieille dame indigne, laissez-moi être une cinquantenaire indignée, qui se battra toujours et ne renoncera jamais à ce que, pour les générations futures, des jours meilleurs arrivent et que les lendemains chantent…