(Jamais un vain désir ne trouble ici nos cœurs)

 

 

Karine s’amusait beaucoup à observer Dom souffler comme une locomotive en bas du sentier. Il lui faisait penser à un éolienne, avec ses grands bras qui brassaient l'air alors qu'il titubait dans la caillasse.

-Pfff ! On arrive bientôt ? J'en peux plus là !

Elle rit. Il avait quelque chose, un charme, et peut être même que...

-Je t'avais prévenu Dom, ça n'est pas une promenade de santé. Mais on est arrivé.

-Je vais enfin savoir pourquoi je trimbale une dizaine de saucissons dans mon sac à dos.

Il rampa presque jusqu'au sommet de la sente et ce qu'il découvrit dans la clairière qui s'ouvrait devant eux le laissa pantois. Cinq tipis plantés en demi cercle entouraient un foyer éteint. Quelques types en pantalon de cuir et veste à franges vaquaient au milieu du campement.

-J’hallucine ! C’est ici qu’on va trouver ta statuette ?

-Oui. Tu vois le vieux là bas ? C’est lui qui les sculpte.

-Il a l’air aussi indien que moi je suis pape. C’est quoi ici ? Une communauté hippie ? Retour à la nature et tout ça ?

Karine acquiesça :

-Dans le genre, ouais.

-Et il s’appelle comment ton chef indien ? Geronimo ?

-Non, c’est Marcel.

Dom qui n’était pas aussi rusé qu'un sioux se hasarda à une tentative de bisou qui s’acheva dans le vide. Karine avait peut être enterré la hache de guerre mais, pour le reste, il allait falloir patienter.

 

Il s’en allèrent à la rencontre du vieux.

 

Il n'avait vraiment pas le type indien. De petites lunettes rondes ornaient son visage rouge écrevisse. Il semblait contrarié, vaguement préoccupé. Il les apostropha immédiatement :

-Ah salut tous les deux ! Dites, vous n'auriez pas croisé un gars un peu louche armé d'un tomahawk ?

-Euuuh... non, répondit Karine. En fait je suis venu troquer quelques saucissons contre une de vos statuettes, vous en fabriquez toujours je suis sûre. J'aimerais une chouette si possible.

-Du sauce?son regard soudain s'illumina. C'est pas facile la vie d'indien vous savez. Manger des mûres et des châtaignes ça va bien cinq minutes. Et ces saloperies de lièvre ne se laissent pas facilement choper. Bon suivez moi jusqu'à ce tipi.

 

Ils entrèrent et découvrirent un incroyable bric à brac de poteries approximatives et de petites sculptures toutes aussi moches les unes que les autres. Mais, à la grande surprise de Dom, cela enchantait Karine qui se mit immédiatement à chiner.

En attendant, il engagea la conversation avec le vieil indien .

-Ça rapporte la sculpture ?

-Pas tellement répondit le vieux tout penaud. A vrai dire, notre petite communauté n'est pas très bien vue dans les environs. Surtout que Fredo recommence ses conneries.

-C'est le gars dont vous nous avez parlé tout à l'heure ?

Le vieux redevint préoccupé.

-Ouais, c'est lui. Oh je peux bien vous le dire. Il abuse franchement des calumets de la paix ces temps-ci. Il les charge un peu trop, si vous voyez ce que je veux dire. Et ça se termine toujours de la même façon. Il pète un câble et dans son délire, il va attaquer les vaches d'un paysan du coin à grand coup de tomahawk en pensant chasser le bison. Un de ces jours ça nous vaudra des emmerdes carabinées !

-J'ai trouvé, j'ai trouvé ! S'exclama Karine. Elle exhibait fièrement une petite statuette de chouette, souriante comme une gosse.

 

Et c'est à cet instant que retentit le son métallique d'un porte voix : « C'était la vache de trop les apaches ! Vous allez gentiment déposer vos arcs et vos flèches et venir jusqu'au panier à salade munis de vos papiers d'identité ! »

 

Dom n'aurait jamais pensé terminer sa ballade dominicale derrière les barreaux d'une petite gendarmerie de campagne. Personne ici n'avait ouvert la bouche depuis leur incarcération. Il bouillonnait de dire à Karine sa façon de penser. Mais il était fatigué de faire les cents pas dans cette cellule. Le visage fermé, il finit par s'asseoir à côté du vieux. Ce dernier voulu le rassurer :

-Je suis désolé de tout ça, murmura-t-il. Il ne faut pas vous en faire, les gendarmes comprendront vite que toi et ta petite amie n'étiez que de simples visiteurs.

-Elle n'est pas ma petite amie ! s’emporta Dom en haussant volontairement la voix.

-Sois pas si dur avec elle, elle n’y est pour rien.

Dom regarda de l’autre côté du couloir. Derrière les barreaux de la cellule des femmes, Karine sur son banc contemplait les débris de la statuette réunis dans ses mains, le visage contrit. L'interpellation n'avait pas été de tout repos et elle pleurait. Il en était chamboulé, il ne la savait pas fragile.