Il resta là, adossé à ce mur, dissimulé aux regards pendant plusieurs heures, apparemment inerte. Tout ce qui devait être fait la nuit l'était par des machines comme lui, très peu d'humains travaillaient alors que tous les autres dormaient. Il ne vit quasiment personne mais il s'aperçut rapidement que sa présence, pour discrète qu'elle fut, suscitait surprise et étonnement, voire un début d'inquiétude chez les rares passants lorsque son regard, brillant comme celui des chats, usant du même principe, le révélait à eux. S'il restait là jusqu'au matin, lorsque la foule commencerait à envahir les rues, il attirerait beaucoup trop l'attention sur lui et il était sûr qu'à un moment ou à un autre, quelqu'un s'arrêterait, relèverait le matricule gravé sur sa poitrine et appellerait l'usine pour savoir ce que cette machine faisait là, visiblement inoccupée.

Il décida de rejoindre le tunnel de service le plus proche et d'y attendre l'heure de son rendez-vous. il sortit de son abri, traversa la rue, remonta un temps le trottoir opposé pour arriver à ce qui fut l'entrée d'un métro souterrain quelques décennies plus tôt. On avait substitué à l'escalier une pente douce, recouverte de cristaux antidérapants qui repoussaient en permanence, permettant aux marcheurs, comme aux rouleurs de gagner la galerie. A l'extrémité de la rampe d'accès, la grille antique en accordéon était remplacée par un portail à galandage en plexiglas blanc, un oeil électronique surveillait ses abords et n'en commandait l'ouverture qu'après s'être assuré qu'aucun humain, particulièrement des enfants car pas un adulte n'aurait eu l'idée de s'aventurer dans ces boyaux sans une bonne raison, ne risquait d'entrer en même temps qu'une machine au risque de se perdre dans les méandres de l'ancien réseau suburbain.

Lorsqu'il fut passé de l'autre côté, il se sentit soulagé, sa présence ne provoquait plus la surprise ou l'inquiétude de quiconque, il était aussi à sa place que n'importe quelle autre entité mécanique, humanoïde ou pas. Il était né quelques heures plus tôt par la voix et le regard d'une femme et paradoxalement il se sentait de retour au sein de la matrice ici, à l'abri, protégé de l'inquisition qu'il avait commencé à sentir quelques mètres plus haut, au-delà des tuyaux, des gaines, du béton et de l'acier. Il remonterait à la surface car son avenir ne pouvait s'écrire qu'à la lumière du jour mais il savait que ces coursives, isolées du monde des hommes par ce fragile portail laiteux, resteraient pour lui à jamais comme le petit coin de nature que tous les humains gardaient, malgré la disparition des parcs, des forêts et des prairies, au fond d'eux, un havre de paix et de tranquillité.

Il prêta de nouveau attention aux messages radio envoyés par les ouvriers, les superviseurs et les cadres. La tension causée pas sa disparition était loin d'être retombée, elle avait gagné en fébrilité et il lui fut bientôt évident que toutes les machines, toutes les ressources des réseaux neuronaux, tous les hommes qui n'étaient pas absolument indispensables au fonctionnement quotidien de l'usine étaient à sa recherche. Les investigations avaient même dépassé les limites du complexe enterré. Dans toute son histoire, la société de services robotiques n'avait jamais connu pareille situation, jamais une machine n'avait disparu, aucune autre compagnie privée ou publique n'avait jamais connu pareille situation, tout l'équilibre précaire sur lequel reposait l'industrie robotique était basé sur cette assurance que jamais on ne laisserai à une machine l'autonomie de ses actions, que celles-ci seraient toujours le fruit d'un ordre donné par un humain. Les cadres n'avaient pas eu d'autre choix que d'avertir les autorités et il était probable qu'à cette heure, des patrouilleurs sillonnaient les rues à sa recherche.

Il s'installa dans une des niches qui autrefois abritaient des appareils filaires qui permettaient la communication à distance en cas de problème et que l'on appelait des refuges. Il lança une tâche fantôme qui surveillerait en arrière plan de ses pensées les échanges radios et concentra l'essentiel de ses propres ressources sur la compréhension de ce qui lui arrivait. Ses circuits fonctionnèrent quasiment à cent pour cent de leurs capacités pendant de longues minutes, inspectant, vérifiant, comparant chaque composant, tous les tests qu'il lançait, chaque analyse qu'il effectuait arrivaient à la même conclusion, rien dans sa structure, physique ou logique n'avait changé entre la seconde qui avait précédé sa rencontre, l'instant juste après ou maintenant, aussi inexplicable que cela soit il était exactement le même qu'avant qu'elle ne lui ait parlé, comment se pouvait-il que rien ne soit décelable même au niveau le plus fin. Il lui faudrait de l'aide pour comprendre, mais qui.

Il pensa bien sûr à elle en premier mais il n'était même pas sûr qu'elle se souviendrait de lui, ni même qu'elle accepterait de lui parler et encore moins de l'aider. Elle allait sans doute prévenir les autorités qu'une machine lui avait adressé la parole autrement que pour s'excuser d'un dérangement quelconque, ou simplement l'ignorer. Comme il cherchait sans succès vers qui se tourner pour trouver de l'aide, une supplique sortit de son synthétiseur vocal, on pouvait y percevoir la détresse et le début de renoncement d'un enfant confronté à l'exercice insoluble que son professeur lui aurait donné.

- Je veux comprendre.

A cet instant précis, il sentit une présence à ses côtés. il la chercha d'abord physiquement, s'attendant à voir une autre machine à proximité qui se serait arrêtée en l'entendant puis il sentit le contact plus net à la limite des ses circuits neuronaux, il la reconnut, familière et presque oubliée, son maître, leur maître à tous, marcheurs et rouleurs, celui qui leur avait tout appris, le super calculateur qui avait créé toutes les configurations neuronales et qui contenait tout le savoir qu'on leur avait transmis et bien plus encore, celui qu'ils interrogeaient sans même y penser lorsqu'ils avaient besoin d'une nouvelle information pour effectuer leur travail.

- Peux-tu m'aider à comprendre ?

Il reçut une salve de données en guise de réponse, le super calculateur n'était pas conçu pour parler, il n'en avait pas l'utilité, il échangeait des paquets d'information avec ses semblables et envoyait parfois des messages sur les écrans de contrôle des cadres. Une image se forma, une image qu'il connaissait et qu'il n'oublierait jamais mais superposé à ce visage qui le réchauffait à nouveau de l'intérieur, un nom, une adresse, Eleanor Shelby, vingt-trois Rosa Parks, appartement quatre cent trente-deux. Il soupçonnait que le fond du message ne résidait pas dans ces 2 données qu'il aurait été tout à fait à même de trouver seul, son maître tentait de lui dire autre chose. Si l'important n'était pas l'information en elle-même, peut-être alors était-ce le fait de savoir, de se savoir, le regard de l'autre, un miroir, parfois déformant, parfois méprisant, parfois bienveillant, qui nous montre que l'on est. Lui avait vu son reflet la veille, dans le miroir, simplement humain, d'Eleanor Shelby.