Une bonne affaire, voilà ce que c’était. Une putain de bonne affaire. Marc venait de signer l’acte de vente. C’était officiel, il était maintenant un honorable propriétaire immobilier.

Une affaire, une vraie, une vieille ferme fin XVIIIème, paumée en pleine cambrousse, au milieu d’un joli domaine champêtre et qui, moyennant quelques travaux, ferait une superbe résidence secondaire. De quoi en mettre plein la vue à quelques collègues du boulot. Et le bonus quand ils sauront le prix de la merveille, voir leur visage afficher la bonne couleur verdâtre de la jalousie polie mais profonde, tout ça pour une bouchée de pain, du pain de le veille même.

Les notaires, sinistres escrocs officiels, évidemment que l’idée de voir leur commission réduite à cause d’un accord commercial avantageux ne les faisaient jamais sourire. Mais savaient-ils seulement sourire ces corbeaux ? Celui de Marc avait fait des yeux ronds avant de les lever au ciel devant le montant annoncé. A l’inverse, les yeux du triste vieillard qui vendait son bien n’avaient fait que se noyer dans la moquette de l’étude durant  toute la lecture de l’acte. Ils n’avaient semblés soudain s’illuminer que lorsque le dernier paraphe fut apposé sur le dernier document. A la vérité, le vendeur paraissait aussi heureux que Marc à ce moment là.

Le vieux type s’était montré soudain affable, alors qu’il avait été taciturne, méfiant, presque effarouchée à chacune de leurs entrevues précédentes. Il s’était nettement détendu, et avait même posé sa main sur l’épaule de Marc, esquissant un grand sourire avant de lui dire « Vous avez fait une bonne affaire ! » et puis il était parti en chantonnant. Marc, ça l’avait presque contrarié. Il aurait du être le seul à se satisfaire d'un tel deal, savamment déséquilibré. Il avait commencé à se poser des questions.

Alors il avait voulu aller vérifier une dernière fois que rien ne lui avait échappé. Quatre-vingts kilomètres parcourus d'une traite.

En posant le pied hors de la voiture, sur le gravier de la cour, il ressentit une légère appréhension. Il était maintenant officiellement chez lui. La bâtisse était grande et le terrain alentour vraiment immense. Plusieurs hectares. Il eut un grand sourire et s'imagina soudain comme un de ces fat bourgeois d’époque, tout en canne, redingote et haut de forme. Il se sentit presque pousser les favoris.

En faisant le tour de ce qu’il appelait maintenant pompeusement « le domaine », il s’enfonça un peu dans le jardin qui entourait la propriété, n’ayant fait que le survoler du regard depuis le balcon de la bâtisse jusqu’alors.

Le clos était à l’abandon depuis vraisemblablement quelques années déjà. On y avait laissé vivre leur vie aux arbres, arbustes, buissons et herbes folles. Toute la nature s’en était donnée à cœur joie, et dans une débauche de vie et de cette sexualité vigoureuse et infatigable propre aux végétaux, elle avait comblé le moindre espace de terre vierge, gagnant aussi sur les murs, les cours et les chemins, en foisonnant et en donnant graines, semences, radicelles, tiges, bourgeons, germes et autres rhizomes suintants et gouttants de divers fluides vitaux.

Marc eu presque un haut le cœur à l’évocation de cette bouillie végétale, de cet humus visqueux qui se répandait et s’étendait sans aucune limite.

Il frissonna inconsciemment l’espace d’un instant en pensant que toute cette végétation sans but, sans âme, faisait pourtant partie comme lui du domaine du « vivant » et qu’il viendrait un temps ou son propre corps, mort, servirait d’engrais à l’une ou l’autre de ces espèces.

Des vivants dénués de conscience, des zombies, voilà ce qu’étaient les plantes, des organismes multiples et innombrables mais ne faisant pourtant qu’un. Une entité à l'échelle de la planète qui se répandait, essaimait au gré des pluies et des vents. Un être vert, amorphe, rampant et croissant, repoussant toujours plus dru, épais et rapidement qu'il ne fallait de temps pour le couper. Un chaos végétal ne cherchant qu’à étendre son pouvoir, son emprise sur toute chose, avançant lentement mais inexorablement à l’échelle des décennies, des siècles, gonflant et bouillonnant à un rythme bien trop lent pour que l'homme puisse prendre conscience du danger. Un azatoth botanique, voilà ce que c'était. Les végétaux furent les premiers êtres vivants à coloniser notre planète et ils seraient probablement les derniers à en disparaître.

Il chassa de son esprit ces étranges pensées en comptant mentalement le nombre d’heures de tonte, coupe, brulis et jardinage intensif qu’il lui faudrait pour venir à bout de cette obscénité biologique, immonde partouze parfum chlorophylle.

Il en était là quand il vit le portail. Perdu au milieu de cet océan de mauvaises herbes et de branches tordues, il y avait une grille, flanquée de deux piliers de ciment défraichi. Un portail auquel aucun chemin ne parvenait et qui ne donnait sur aucune cours, aucune allée, aucun terrain. C’était une porte au milieu de rien.

Intrigué Marc s’approcha. Le portail était entrouvert. Il tendit la main et voulu instinctivement le refermer. Il s’attendit à ce que la vieille grille grince mais à sa grande surprise, elle pivota sans faire le moindre bruit. Il regarda de plus près les gonds. Ceux-ci étaient huilés.

Pour quelle raison pouvait-on tenir à s’assurer qu’un portail perdu en pleine nature ne grince pas et s’ouvre ou se ferme convenablement, alors que l’on pouvait de surcroît tout simplement le contourner de part et d’autre ? Aucune clôture, aucun mur n’y était rattaché.

Et pourtant le portail était là. Et quelqu’un avait passé du temps à l’entretenir. Ses charnières étaient graissées copieusement et il avait même été repeint récemment.

Marc fut réellement intrigué de cette découverte. Il eut soudain l’impression qu’un secret lourd était lié à cet huis et ressenti en même temps une crainte irraisonnée autant qu’une envie farouche de le franchir, ce qu’il fit presque instantanément.

Un violent coup de vent, un soudain orage, un éclair zébrant le ciel, le retentissement d'un rire démoniaque ou d'un hurlement lupin, l’ouverture d’une faille béante sous ses pieds donnant sur un abyme insondable…rien de tout ceci ne se produisit.

Tout au plus Marc sentit-il un bref courant d’air, mais de l’autre coté du portail, tout semblait à l’identique de celui qu’il venait de quitter. Tout était calme, serein et beau, tout simplement. La nature ne lui apparaissait plus aussi dégoutante ici, mais fraîche, libre et belle et il se demanda si finalement laisser une partie du terrain à l’état sauvage ne donnerait pas un peu de cachet et de charme à l’ensemble.

Il sourit, contempla l’étendue de son nouveau domaine qui se prolongeait aussi de ce coté-là du portail, puis se retourna. Il franchit encore une fois le portail dans l’autre sens, le ferma consciencieusement, sans qu'aucun grincement sinistre ne se fasse entendre, et il rejoignit d'un pas enjoué son véhicule.

Sur le chemin du retour, il s’arrêta dans une grande surface de bricolage. Remettant à une date ultérieure ses plans de génocide végétal, il acheta simplement un petit flacon d’huile domestique.