Il avançait, seul, au milieu du tumulte de la rue, des passants. Tous allaient ou venaient de quelque part, tous espéraient ou étaient espérés. Personne ne l’attendait. Il avançait, contournant ici un lampadaire, là un enfant insouciant, évitant toujours soigneusement le contact avec les hommes et les femmes, pressés, qui ne prêtaient aucune attention à lui. Pourquoi l’auraient-ils fait d’ailleurs. Il n’était que l’un de ces milliers d’anonymes, un matricule, qui s’occupaient du nettoyage des rues, des bureaux, des usines, de certaines luxueuses maisons dont les riches propriétaires avaient les moyens de se payer les services de l’entreprise qui l’employait. Il était totalement invisible à leurs yeux, il comptait moins que le chien qu’ils traînaient parfois au bout d’une laisse et qu’ils laissaient souiller les trottoirs sans plus sans soucier que du mégot de cigarette qu’ils laissaient tomber négligemment une fois la dernière bouffée aspirée nerveusement.

Un message radio de son superviseur lui indiqua la fin de son service alors qu’il aspirait l’emballage d’une barre chocolatée qu’une maman venait d’oublier sur le sol, après en avoir donné le contenu à sa progéniture qui s’en badigeonnait joyeusement le tour de la bouche, bouche que cette mère, prévenante, essuierait bientôt avec une lingette qui finirait, elle aussi, sur la chaussée. Du travail pour son remplaçant.

Il regagna son atelier par les souterrains réservés au service et que personne d’autre que lui et ses congénères n’empruntait jamais. Les parois de tous côtés étaient recouvertes par des tuyaux, des chemins de câbles, une faible lumière éclairait difficilement de longues portions de couloirs vides. Un croisement parfois, balisé par des panneaux jaunes aux lettres noires, en rompait la monotonie. Le sol était couvert de lignes multicolores, indiquant toutes un itinéraire précis pour ceux qui s’aventuraient ici pour la première fois. Lui n’en avait pas besoin, une bonne mémoire et les plans de ce gigantesque labyrinthe n’avait plus de secret.

Moins de quinze minutes plus tard il était de retour à l’usine, une des plus grandes et des plus modernes de la ville. Tout était parfaitement pensé, agencé, entretenu, propre, blanc, aseptisé. Peu de cadres comme ils aimaient à s’appeler étaient visibles, ils quittaient rarement leurs bureaux du niveau zéro. Ils n’avaient de toute façon pas grand-chose à faire dans les niveaux inférieurs, ils étaient en mesure de surveiller tout le bâtiment et ses occupants en permanence et sous tous les angles sur leurs écrans de contrôle, bien mieux que s’ils s’étaient rendus physiquement sur place. Son box se trouvait au dixième sous-sol, les seuls bruits que l’on entendait étaient ceux des ventilateurs montés sur roulements étanches à aiguille qui aspiraient l’air chargé de particules à éliminer et du caoutchouc des semelles sur le sol en béton lissé peint lorsque les autres partaient prendre leur poste ou rentraient comme lui à l’écurie.

Cela faisait maintenant plus d’une heure qu’il était là, dans ce box. Que lui arrivait-il, pourquoi continuait-il à se repasser toute cette journée en boucle. Elle n’avait pourtant rien de particulier, douze heures à aspirer, brosser, laver, sécher, désinfecter avec une pause à mi chemin pour recharger les accus, une journée comme toutes les autres en somme, à part.

Il n’y repensait que maintenant, cette femme, un peu plus tôt dans la matinée, cette femme, pareille à tant d’autres, semblable et pourtant si différente, elle lui avait parlé, quelques mots, presque rien et tellement à la fois. Elle lui avait adressé la parole comme elle l’aurait fait à n’importe qui d’autre qu’elle aurait, comme lui, bousculé involontairement.

- Oh pardon ! Excusez-moi.

Un regard, sa main sur son épaule, un sourire et elle était repartie. Il n’avait pas même eu le temps de produire un son pour endosser la responsabilité de la collision comme il le faisait habituellement. Elle ne devait sans doute plus y penser, ou alors pour en sourire et se moquer un peu d’elle-même, à moins.

Peut-être prenait-elle conscience de l’inhumanité de son existence. Peut-être réalisait-elle qu’elle les croisait, lui et les siens, chaque jour, ces silhouettes sans visages, sans noms, qu’elle les ignorait mais qu’aujourd’hui elle avait croisé son regard bleu acier, qu’elle l’avait touché et senti sous ses doigts ce corps fait pour le labeur.

Il se souvenait parfaitement d’elle maintenant, de longs cheveux blonds ramenés en chignons comme c’était la mode chez toutes les urbaines depuis un an, des sourcils fins, des yeux bleu de nuit, un nez légèrement en trompette, des lèvres pleines. Elle portait un tailleur gris, des escarpins blancs et comme la plupart des habitants de la ville, une coque d’ordinateur pendait à son bras.

Au milieu du froid, du silence et de la pénombre du niveau moins dix, il sentit une douce chaleur l’envahir, il s’éveillait d’un long sommeil. Il prit l’ascenseur qui le conduisit au niveau zéro, sortit par la porte principale comme l’aurait fait un cadre et s’engagea sur le trottoir. Une fine pluie tombait désormais sur la cité, il la sentit sur lui, pour la première fois. Il se mit à courir, parcourant la distance qui le séparait du lieu de sa rencontre en quelques minutes seulement. Qu’allait-il faire là-bas, espérait-il la trouver seule sous la pluie à l’attendre. Non bien sûr mais lui pourrait l’attendre. Si elle était sur le chemin entre son domicile et son travail elle repasserait forcément par là. Il serait capable de la reconnaître au milieu de la foule, son visage s’était imprimé en lui à jamais, elle avait allumé en lui la flamme de la conscience et il fallait qu’il le lui dise, qu’il la remercie de son présent.

Il s’installa, debout, parfaitement immobile, sous une petite avancée de toit, ses yeux bleu acier brillant d’un éclat nouveau et fouillant la nuit sans relâche à la recherche de celle par qui il était né aujourd’hui. Dans un coin de ses circuits neuronaux, les appels radio des cadres lui parvenaient, de plus en plus anxieux.