mamido

Seize heures trente. On était en Décembre, le soleil se couchait tôt.
Dans une heure le train arriverait en gare, pour une fois, il n’avait pas de retard.
Sans plus un regard pour le paysage, elle se replongea dans son dossier, ne pensant à rien d’autre…

… Elle travailla avec concentration sans se soucier du temps qui passait. Le train s’engagea dans un tunnel, sans qu’elle y prenne garde non plus. Brusquement, toutes les lumières du compartiment s’éteignirent, la laissant dans une obscurité totale.
Elle releva la tête, le cœur battant, et se dressa dans ce noir absolu qui l’angoissait plus que de raison.

Depuis l’enfance, elle vivait avec la peur du noir : la cuisinière avait cru malin de l’abreuver de contes effrayants peuplés de monstres, d’animaux de légende qui dévoraient les enfants. Ils accomplissaient les pires choses dans l’obscurité… Elle se souvenait en particulier d’une histoire qui commençait par « Il y a un loup dans ma cuisine », que la cuisinière lui avait raconté un soir d’orage, dans la dite cuisine. Le tonnerre résonnait, les éclairs jetaient des éclats de feu sur le mobilier, dans la pièce privée d’électricité, créant des zones d’ombres où elle avait bien cru voir l’animal maléfique, prêt à la dévorer.
Et lorsqu’elle avait voulu trouver réconfort et protection auprès de son père, celui-ci, au lieu de la prendre dans ses bras pour la calmer, lui avait déclaré, raide et guindé, en prenant un air compassé : « il faut vous montrer courageuse, ma fille, et apprendre à affronter vos peurs… » Puis il avait quitté la pièce, la laissant seule avec sa frayeur qui s’était rapidement transformée en panique.
Sa gouvernante l’avait retrouvée, recroquevillée sous la table et paralysée par la terreur. Elle avait du la cajoler de longues heures avant de la calmer. Depuis, même adulte, pour dormir, il lui fallait une petite lumière. Quelquefois, la lumière de la rue suffisait… la plupart du temps, cependant, elle laissait la lampe de chevet allumée, toute la nuit.

… Le train continuait à rouler, dans le noir complet. Comme elle regrettait maintenant de ne pas avoir de compagnon de voyage, dans cette voiture ! Quelle imbécile elle avait été, tout à l’heure, de souhaiter la solitude pour ce retour chez elle.
Brusquement, elle se mit debout, sentant la panique de son enfance l’envahir. Mais, cette fois-ci elle ne resterait pas tétanisée sans bouger. Elle décida d’aller vers une autre voiture, espérant y trouver la présence rassurante d’autres voyageurs.
Soudain, elle aperçut une lueur dansante, dans le couloir, à sa gauche. Celle-ci se rapprochait, projetant autour d’elle des ombres encore plus effrayantes que l’obscurité totale dans laquelle elle se trouvait précédemment. Sa panique monta d’un cran, la ramenant aux pires terreurs de son enfance. Elle allait crier, se mettre à courir quand elle entendit : « Je suis le contrôleur, Madame, nous subissons une panne de courant passagère, mais nous allons très bientôt sortir du tunnel et comme nous serons dans la périphérie de la gare de L., nous pourrons profiter de l’éclairage extérieur en attendant que la panne soit réparée… Est-ce que tout va bien ? » ajouta-t-il en dirigeant le faisceau de sa lampe électrique vers son visage.
Et tandis qu’il prononçait ces mots, le train déboucha hors du tunnel et ils se retrouvèrent baignés par la lueur des réverbères, installés tout au long de la voie.
Se maudissant pour sa faiblesse, la jeune femme balbutia un « oui, oui » pratiquement inaudible en rajustant son chapeau de feutre noir, l’abaissant un peu plus sur son visage afin de reprendre contenance et que le contrôleur ne puisse pas trop se rendre compte de son trouble. Elle le remercia, d’une voix encore enrouée par l’émotion puis se retourna rapidement vers son siège afin de pouvoir rassembler ses documents de travail et les ranger avant l’entrée en gare et l’arrêt du train.

Comme elle se rasseyait dans la pénombre, le courant revint, inondant le compartiment, d’une lumière blafarde et crue.

 

Si vous désirez connaître le début du voyage, il est publié sur le blog « Mille-et-une », sous le titre « Compartiment C, voiture 193 »