Tôt le matin, le site était déjà noir de monde. Dans ma tête tournait ce conseil : "arrange toi pour oublier la foule et ne pense qu’à regarder ! "  

    La traversée de l’esplanade écrasée de soleil fut éprouvante, ce matin là, je faisais une overdose de chinois,(suite à une arnaque qui m’avait mis de fort méchante humeur) et j’avais décrété qu’aucun vendeur de souvenirs ne m’approcherait .  

   Nous sommes entrés dans le bâtiment, et là, ce fut un choc...  

 Surgis des fosses, par centaines, en rangs serrés, ils se tenaient debout  et regardaient droit devant eux. Autour de nous, les chinois bruyants se massaient sur les balcons  surplombant l’armée de l’Empereur ; nous, les rares « longs nez », noyés  dans la masse, étions  bien faciles à repérer.

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  J’ai  passé les jumelles  à Gabrielle, aussi émue que moi par  cette rencontre, pour qu’elle puisse détailler chaque visage, tout en marchant lentement le long de  la balustrade. Quant à moi, pour mieux m’isoler et admirer, j’ai  mis les écouteurs de mon baladeur (les MP3 n’existaient pas) et j’ai balancé le Messie de Haendel qui mettait parfaitement en valeur la beauté de cette armée de pierre. Alors ces  soldats se sont mis à vivre que pour nous, tandis que la foule avait disparu  à nos yeux et nos oreilles.

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   Peut être pour protéger les statues d’argile, il était interdit de prendre des photos , (l’armée des vendeurs de cartes postales se massait  à la sortie) ; néanmoins, des flashs resquilleurs crépitaient parfois furtivement …de temps à autre, Gabrielle et moi échangions les jumelles et le baladeur pour mieux nous concentrer sur les héros de terre cuite. Nous avions conscience des regards de nos voisins chinois enviant nos jumelles puis nous replongions mentalement dans la fosse parmi les fiers soldats. Tous différents, prêts au combat, bien que désarmés, ils incarnaient une force et une sérénité impressionnantes.  

    Nous avons ainsi cheminé au dessus d’eux, détaillant chaque visage, chaque vêtement. Vers le fond du hangar, des soldats moins bien conservés, masse informe érodée, n’intéressaient que nous qui essayions de reconstituer leurs traits.Désarticulés, ou décapités, prêts à retourner au néant d’où ils avaient été tirés, ils avaient quelque chose de pathétique voire d’attendrissant.

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    Il a fallu toute la persuasion des autres membres du groupe pour nous faire sortir du lieu. Gabrielle murmurait « c’est fou ! je viens de tomber amoureuse de toute une armée ! ».  

   Dans le hall c’était la ruée sur les souvenirs et cartes postales ; assis à une table, un vieux chinois (peut être le paysan qui avait mis à jour l’armée par un coup de pioche) signait des autographes contre quelques kuai.La masse des acheteurs m’a empêché de régler le prix de mon paquet de cartes postales…(petite revanche sur l’arnaque dont j’avais été victime le matin)  

   Les autres  membres du groupe n’avaient pas été séduits par la visite, et l’un d’eux a osé le «ouais, bof ! ». Je n’ai même pas tenté de discuter ou de convaincre, déjà, dans le bus du retour, je n’avais qu’une idée  en quittant Xi’an : revenir "les" voir.  

   Je suis revenu parmi eux avec mes fils, trois ans après, mais j’ai commis l’erreur d’accepter une visite guidée. La foule était toujours là, bruyante, insupportable, la guide bavarde ne nous quittait pas d'une semelle, rendant le recueillement  impossible. Nous avons pu voir les autres salles que Gabrielle et moi  avions ignorées, elles contenaient  de belles sculptures, des chevaux, un chariot, quelques armes…  

   Mais la magie de cette première rencontre s’était envolée, peut être à tout jamais.