Ce soir là, Max gratta une allumette en se disant qu'il n'était qu'une petite ordure de traitre, et cela le fit sourire. Il éprouvait cette curieuse jubilation sans joie qui le rongeait depuis une année maintenant.

Retenant son souffle, il porta la flamme à une petite bougie. Une douce lueur vacillante vint peindre doucement des ombres et des lumières sur ses mains et son visage, laissant dans l'ombre la salle déserte du service R&D. Il attendait l'ultime agent P, et lorsque ce dernier viendrait, il changerait de vie.

C'est vrai, les premiers mois, on l'avait fait chanter. On avait pris ces photos et menacé de les divulguer à sa femme s'il n'obtempérait pas. La peste ou le choléra : sa famille et son boulot c'était ses raisons d'exister. Il en fit une dépression qu'il s'appliqua, en vain, à cacher à l'un comme à l'autre.

-Vous voulez m'en parler mon vieux?

-Je t'en pris, chéri, parles moi !

Max grimaça un sourire. Parler de quoi ? A toi que je vais vendre tous les secrets de la boîte et que vous pointerez bientôt tous au chômage ? Et à toi ? Que je t'ai trompé avec des putes pendant que tu me préparais de bons petits dîners ?

Non. Son seul confident, c'était son bourreau : l'homme au manteau noir. Ces menaces qu'il croassait se changèrent bientôt en miel avec la promesse d'une rente confortable pour tribut de 365 journées de mensonges. Il convint Max de la médiocrité de son quotidien et de ceux qui le peuplaient. Il le persuada que l'argent qu'il offrait était une chance unique de rebâtir une existence à la hauteur de ses qualités. Max n'eut désormais plus besoin d'être menacé.

Un bruissement délicat chuchotant du fin fond des ténèbres interrompit le fil de ses pensées. Il fixa son regard sur la flamme. Une petite boule de feu vint tomber fulgurante à côté de la bougie. L'agent P était arrivé.

Qui se souciait d'un insecte de nuit dans une entreprise high-tech? Pour les portiques et les caméras ça n'était qu'une incongruité, une anomalie que l'on ignorait et qu'on laissait vaquer dans les services les plus sensibles. Avec de grandes précautions Max porta le papillon blanc dans la paume de sa main. Il y agita un instant les débris de ses ailes brûlées avant de s'immobiliser, résigné. Son abdomen déformé par des boîtiers d'électronique miniaturisée, transpercé d'antennes et de capteurs, frémissait alors qu'il agonisait. On avait retiré son système digestif pour le remplacer par tout un fatras technologique, lui laissant 24 heures de vie, bien assez pour recueillir de précieuses informations.

Max détestait les voir crever. Comme à son habitude, il glissa le papillon dans un sachet plastique avant d'en aspirer l'air et de le dissimuler dans la poche intérieure de sa veste.

Alors qu'il partait livrer le dernier agent P, il eut un accès de conscience et se figura la vision d'un ange déchu, seul, dans les décombres d'une ville détruite. Mais qu'importait, il était riche.