- Bonjour Mademoiselle, je voudrais parler au juge Hais s’il vous plaît.

- De la part de qui je vous prie ?

- Lieutenant Roste.

- Un instant.

- ...

- Je vous le passe.

- Merci.

 

 - Lieutenant Roste !

 - Monsieur l’juge.

 - Quel bon vent vous amène ?

 - ...

 - Je plaisante, votre mandat de perquisition pour la BNG c’est ça.

 - Absolument. Sauf votre respect je commençais à trouver le temps un peu long.

 - Je comprends. Ecoutez je suis désolé mais je ne peux pas vous le donner. Vous n’avez aucun élément pour appuyer votre demande.

 - Monsieur l’juge, vous me connaissez, vous savez que je ne vous dérange pas pour rien. Si je vous demande un mandat c’est qu’il y a quelque chose de pas clair, je l’sens et vous savez très bien que j’ai le nez le creux pour les trucs louches !

 - Il n’empêche Lieutenant que je n’ai rien pour étayer cette demande.

 - Qu’est-ce qui se passe Monsieur l’juge ? Ce n’est pas la première fois que je vous demande quelque chose avec les mains vides et qu’au final je vous ramène une belle affaire !

 - Je sais, mais là je ne peux rien faire.

 - Vous ne POUVEZ ou vous ne VOULEZ rien faire ?

 - Doucement lieutenant, dois-je vous rappeler à qui vous parlez !

 - C’est si gros que ça la BNG ? Ou alors vous avez des actions chez eux !

 - Dernières sommations Lieutenant, vous êtes à deux doigts de l’outrage.

 - Je ne pensais pas que l’argent pouvait vous atteindre...

 - Là vous avez dépassé les bornes lieutenant, personne ne m’a acheté et personne ne m’achètera jamais, il y a d’autres poissons dans la mer, celui-ci est trop gros pour vous et pour moi c’est tout ! Je vous conseille d’être revenu à plus de raison la prochaine fois que vous me demanderez quelque chose, sinon je ferai en sorte que vos supérieurs vous rappellent à l’ordre plus formellement. Me suis-je bien fait comprendre ?

 - Parfaitement... Au plaisir Monsieur Le Juge.

 

 - Putain d’pognon ! Putain d’capitalisme de merde !

 - ... ?!

 - Durand, tu vas m’appeler la BNG et leur dire que le juge nous a filé un mandat pour fouiller tout leur siège et les labos !

 - Mais Lieutenant le juge ne vient pas de vous le refuser ?

 - Si, mais ils n’en savent rien. On va secouer un peu la fourmilière et voir ce qui en sort...

 - Entendu Lieutenant.

 

***

 

 - Un thé ?

 - Volontiers merci.

 

Le psychothérapeute quitta son fauteuil Barcelona et se dirigea vers la porte d’entrée du bureau derrière laquelle Il disparut pour ne réapparaître que dix minutes plus tard, portant un plateau sur lequel se trouvait une théière Oïgen, deux tasses et quelques biscuits disposés sur une petite assiette en porcelaine d’Imari.

 

 - Nous voilà fin prêt pour votre récit, dit-il en se rasseyant.

 

Il servit le thé, ne proposa ni sucre, ni lait, ni citron comme il se doit et attendit tranquillement que la jeune femme qui n’était plus allongée reprenne le cours de son histoire

 

 - ...

 - Je ne me souviens pas de grand-chose du parcours, j’étais endormie quasiment tout du long. Juste à un moment nous sommes passés sur un dos d’âne, j’ai ouvert les yeux et j’ai aperçu la vitrine d’un café qui faisait un angle de rue. Ensuite j’ai re-sombré.

 - Vous vous souvenez du nom du bar ?

 - Non je ne crois pas...

 - Dommage, sous hypnose nous aurions peut-être put le faire remonter...

 - Peut-être que le nom de ce café me reviendra plus tard...

 - SOURIS !

 - Qu’est-ce qui vous a pris de crier comme ça PHILLIES ?!

 - Excusez-moi, mais je vous ai programmé lorsque vous étiez encore sous hypnose avec un mot clé, « souris » en l’occurrence, pour qu’à chaque fois que je le prononce, le souvenir qui vous échappe ressurgisse aussitôt mais il fallait pour bien faire que je fasse un peu jouer l’effet de surprise à la première utilisation. Je crois que ça marche, vous m’avez appelé Phillies.

 - Phillies ? Oui maintenant ça me revient effectivement, un café assez vieillot avec une devanture en moulure et PHILLIES écrit en lettres dorées. Merci Docteur. Euh, Jean-François. Cela ne me dira malheureusement pas où ils m’ont emmené mais un indice au moins sur la direction prise...

 

Je commençais à me réveiller lorsque la voiture s’est arrêtée. Nous étions dans un parking souterrain totalement désert. La paire de bras inconnue et celle du chauffeur m’ont soutenu jusqu’à la porte d’un ascenseur et nous sommes montés au sixième et dernier étage.

 

J’avais la nausée et lorsque la cabine s’est immobilisée un peu vite j’ai vomi mon repas sur le pallier.

 

Là, sur le pallier, je me serais cru au labo, à la BNG, partout des sas, pas des portes. Ils m’ont emmené dans un box qui aurait pu être un cabinet de dentiste. J’ai été attaché par des sangles sur un fauteuil articulé qui a été mis en position table. Je leur demandais ce qu’ils allaitent faire, je suppliais de parler à Philippe...

 

 - Philippe ?

 - Oui, nous sommes, nous étions plutôt, comment dire... proches, il était un peu plus que mon patron ce pourri. C’est lui l’homme de la photo dans l’appartement. Quand je pense que cet enfoiré m’a...bref, vous voyez ce que je veux dire. J’avais confiance en lui, toutes les belles paroles, toutes ses belles promesses, une raclure qui marche pour les gros bonnets de la finance et un maquereau en plus ! Si je le coince je lui montrerai que moi aussi je sais faire des trucs avec des petites bêtes !

 - Des petites bêtes ?

 - Oui. Finalement Philippe est venu avant qu’on « m’opère », une fois que j’ai été bien attaché et qu’un bon calmant m’ait été administré, il m’a tout expliqué. Il m’a dit qu’il le faisait pour mon esprit de chercheur et que de toute façon, je ne risquais pas de le raconter après.

 

Vous voyez, la BNG a fait travailler énormément de chercheurs dans un tas de domaines très différents les uns des autres et comme pour moi, à chaque fois que les recherches aboutissaient, ils « volaient » les résultats qui tous risquaient d’aller à l’encontre des firmes qui se cachent derrière les bonnes intentions apparentes de la fondation.

 

Lorsqu’ils ont découvert l’état d’avancement de mon projet et surtout la partie production d’énergie que j’avais soigneusement caché jusque là, ils ont paniqué. Les firmes pétrolières, entre autres, ont vu leur avenir réduire comme peau de chagrin, toute la filière nucléaire itou, vous voyez la cata pour tous ces actionnaires. Ils ont décidé de faire appel aux oiseaux de nuit pour remodeler l’histoire à leur goût.

 

Il y a quelques années, un chercheur spécialisé dans les nano technologies a trouvé le moyen de créer de microscopiques robots, capables, après implantation dans la substance grise, d’aller détruire les plaques amyloïdes et d’autres, responsables de la maladie d’Alzheimer par exemple. Mais les laboratoires pharmaceutiques ont vu ça d’un très mauvais œil, leur ventes de soins palliatifs risquaient de chuter et leur dividendes par la même et comme ils comptent parmi les plus gros donateurs de la BNG, ils se sont arrangés pour « étouffer » l’histoire.

 

En lieu et place d’un remède miracle contre beaucoup de lésions cérébrales, ils ont mis au point le lavage de cerveau le plus efficace qui soit, jusqu’à votre intervention bien sûr ! Les nano robots isolent les neurones qui stockent les souvenirs à annihiler et empêchent ainsi le cerveau d’accéder à une partie de sa base de données. Mieux, ils sont capables d’implanter de nouveaux souvenirs, très simples, pour mieux faire passer la pilule à leurs patients. Ils appellent ça les oiseaux de nuit, ils passent sans plus de bruit qu’un froissement d’aile et après eux il ne reste qu’un trou noir comme la nuit.

 

C’est ce qu’ils ont fait avec moi. J’étais sensée me souvenir de mes recherches sur le traitement des déchets par les bactéries mais plus de l’application de production d’électricité.

 

 - Incroyable !

 - Je vous avais promis du lourd...

 - Comment peut-on en arriver là pour quelques millions d’Euros ?

 - Des milliards Jean-François, des dizaines de milliards d’Euros ! Certains sont prêts à tuer pour bien moins ! Mais grâce à vous nous allons pouvoir les stopper. Il faut que je réunisse quelques pièces à conviction et ensuite j’irai voir la police. En attendant je vais jouer leur jeu.

 

 - Depuis combien de temps avez-vous « disparu » ? Quelqu’un a bien dû s’inquiéter de ne pas vous voir et prévenir la police.

 - J’en doute. Vous savez, à part mon travail au labo, mes seuls moments de libre je les passais avec l’autre enflure. Mes parents, mes frères, ils n’ont pas reçu de mes nouvelles depuis belle lurette... Tout ça va changer.